Mardi 28 juillet 1970
Pendant que Francis se prépare, je vais admirer une dernière fois les vestes indiennes en vitrine dans un magasin de la rue San Fernado ; elles sont vraiment bien... Si seulement j'avais du fric... Avec Francis nous faisons un dernier tour dans le campus. A la cafétéria, le gérant, surpris de voir des Français, nous offre à boire. Il nous dit que sur le stadium il y a une réunion d'athlétisme. Je pique un démarrage et fonce vers le stade en entraînant Francis derrière moi. Le stade est très loin ; le stop ne marche pas, tant pis, nous ferons la route à pied. Quand nous arrivons, la magnifique piste en matière synthétique verte est déserte... Le complexe sportif est de toute beauté. Un stade de foot, un pour le rugby, un autre pour le base-ball, la piste d'athlétisme... Hélas, il faut se rendre à l'évidence, il n'y a personne. Nous faisons demi tour, je suis très déçu...
Un gars nous ramène rue San Fernando. Je paie la propriétaire puis nous nous mettons à stopper devant la porte de la maison. La Japonaise qui arrose ses fleurs me pose des tas de questions. Je lui réponds de mon mieux et pour ma peine, elle me rembourse les 4 dollars et me donne du carton et des feutres pour que nous fassions une pancarte. Il fait une chaleur torride. Plusieurs voitures nous ont sortis de San Jose. Cela ne marche pas fort aujourd'hui et, comme chaque fois dans ce cas-là, c'est la bagarre... "- Surtout ne te fatigue pas trop, reste assis sur les sacs...
- On ne va pas stopper à deux...
- Non, mais je voudrais bien que ce ne soit pas toujours le même qui soit debout. Ca fait quatre voitures que nous utilisons ce matin et tu n'as pas encore levé le pouce."
Il va se lever quand une voiture s'arrête. Au prochain arrêt il prend le relais quand même et arrête une voiture pour Bakersfield. 250 bornes : le moral revient.
Bakersfield. Nous sommes à peine arrivés qu'un Indien en camionnette nous emmène. En cours de route il nous offre un soda qui est le bienvenu par cette chaleur. Le soir va bientôt tomber. Nous sommes sur le bord de la route depuis plus d'une heure. Pour multiplier nos chances, nous stoppons chacun sur une route, à 300 m l'un de l'autre. Hélas, nous ne sommes pas seuls. Tiens, en voilà encore un qui arrive. De loin je crois reconnaître un Lewis et une chemise Lacoste : je parie qu'il est français. Il s'approche de Francis, discute,.. ouais, ce doit être ça. Une demi-heure d'attente encore. Une voiture s'arrête près de Francis. Le dernier arrivé s'approche. J'espère que Francis ne va pas se laisser brûler la politesse. En fait, ce n'est pas à nous de monter car nous ne sommes pas arrivés les premiers. En stop aussi il y a des règles... Pourtant je constate de loin, mais avec plaisir, que c'est Francis qui charge les bagages et monte seul. La voiture s'arrête à ma hauteur, je grimpe. Le gars ne va pas loin : voilà pourquoi les autres n'ont pas osé monter... Ils ont eu peur de rester en rade cette nuit, dans le désert...
"- Dis Francis, c'était un Français le gars près de toi je parie.
- Non, un Belge de Bruxelles. il va à Grand Canyon, comme nous. Il a écrit étudiant français sur sa pancarte parce que les Ricains, tu sais, la Belgique...
25 km plus loin, le gars nous décharge en plein désert. Nous stoppons chacun notre tour jusqu'à ce qu'il fasse vraiment nuit. 22h. Tant pis, il va falloir dormir ici. En cherchant un endroit pour nous installer, je repère deux coyotes qui rodent dans les parages... Nous prenons rapidement nos sacs et détalons à toutes jambes jusqu'à une station d'essence. 23h. Les clients se font rares dans cette station service. Nous décidons de stopper et dormir en alternance toute la nuit. Francis prend le premier relais, je tire mon sac de couchage et m'allonge dans l'herbe. Je viens à peine de remonter la fermeture éclair que Francis m'appelle. En moins de temps qu'il n'en faut à un lapin pour assurer sa reproduction, je suis dans la bagnole...
Les deux gars sont jeunes, ils nous offrent à boire et se proposent de nous emmener jusqu'à la prochaine ville. En cours de route, nous rencontrons un stoppeur seul dans la nuit. Nous nous arrêtons. Le gars accourt. C'est le Belge! Minuit. Nous venons de quitter les deux Américains. Une voiture s'arrête encore. Deux filles! Celles-là au moins elles n'ont pas peur. Encore 50 miles, c'est toujours cela de pris. Une heure du matin. Elles nous déposent près d'une station service.
Il y a là un Autrichien qui stoppe pour Las Vegas depuis 3 heures...
"-On est bon pour passer la nuit ici, nous dit le Belge avec son accent.
- Qu'est-ce que tu en sais, lui dis-je, essayons de stopper.
- Mais non. Il a raison, dit Francis, Viens avec nous prendre un café...
- Moi je vous dis que je sens qu'on va partir. Je stoppe sans vous, tant pis."
Ils me laissent; 15 secondes après, L'Autrichien me quitte aussi, il a trouvé une voiture pour Las Vegas. Dix minutes plus tard, deux tarés pleins comme des barriques s'arrêtent prendre de l'essence. Je leur demande de m'emmener, ils acceptent. Pendant que le gars paie, je fonce jusqu'au bistrot, j'ouvre la porte brusquement et je gueule un coup : "Amenez-vous bande de ploucs, on se tire." Tous les clients sursautent. Deux minutes après, nous sommes partis.
Francis m'a ramené du café. Cela fait du bien. Je suis complètement crevé. Les gars nous annoncent qu'ils ne vont pas à Grand Canyon mais à Las Vegas et que nous devons absolument venir avec eux car, disent-ils, il y a là-bas les plus belles femmes des États-Unis... Celui qui est près du chauffeur est complètement ivre. Son copain le lui dit sans ménagement. L'autre s'en défend et jure ses grands dieux que seule sa main blessée -- il porte en effet un pansement -- l'empêche de conduire. Dans une heure d'ailleurs, il fera une telle comédie que son pote lui laissera le volant, ce qui ne sera pas pour nous rassurer.
2h30 du matin. Au loin une barrière lumineuse, multicolore, raye le désert. C'est Las Vegas. Nous traversons le Strip, une avenue de 7 miles bordée de casinos, bars, maisons de jeux, cafés, cinémas, théâtres, palaces... Tout est en verre. Des inscriptions lumineuses géantes. Je crois que l'on pourrait ajouter toutes les lumières de Pigalle, Soho et Broadway sans atteindre le même effet. Il y a des fontaines avec de l'eau de toutes les couleurs, c'est vraiment incroyable. Des palais de glaces et d'ampoules électriques. Les plus grandes vedettes du music hall sont à l'affiche mais pas de trace de Line Renaud... Les deux gars s'arrêtent et nous offrent un pot dans une maison de jeux remplis de machines à sous. Je pense à un de mes potes longoviciens : s'il était là cette nuit, il y laisserait sa paire de pointes...
Les Américains sont descendus dans un hôtel. 3h du matin, nous stoppons toujours. Le Belge est parti chercher des sandwiches. J'arrête... une Cadillac. Le gars veut m'emmener chez lui... J'appelle Francis... Tant pis pour le Belge. Nous nous dirigeons vers la sortie de la ville. "Il doit habiter à l'extérieur", dis-je à Francis. Soudain il s'arrête et nous dépose...
"- Je croyais qu'il devait nous emmener chez lui, dit Francis.
- Ouais, il m'emmenait chez lui. A deux cela ne l'intéresse plus... Je ne sais pas si tu me suis..."
3h30 du matin. Je vais faire les courses dans un supermarché. Aux USA, c'est ouvert 24h sur 24. Un gars nous charge pour 20 miles avant de nous laisser encore une fois en plein désert.
4h30. La police. Une nouvelle vérification d'identité. Nous devons être fichés dans quatre ou cinq états déjà...
- On ne va pas stopper à deux...
- Non, mais je voudrais bien que ce ne soit pas toujours le même qui soit debout. Ca fait quatre voitures que nous utilisons ce matin et tu n'as pas encore levé le pouce."
Il va se lever quand une voiture s'arrête. Au prochain arrêt il prend le relais quand même et arrête une voiture pour Bakersfield. 250 bornes : le moral revient.
Bakersfield. Nous sommes à peine arrivés qu'un Indien en camionnette nous emmène. En cours de route il nous offre un soda qui est le bienvenu par cette chaleur. Le soir va bientôt tomber. Nous sommes sur le bord de la route depuis plus d'une heure. Pour multiplier nos chances, nous stoppons chacun sur une route, à 300 m l'un de l'autre. Hélas, nous ne sommes pas seuls. Tiens, en voilà encore un qui arrive. De loin je crois reconnaître un Lewis et une chemise Lacoste : je parie qu'il est français. Il s'approche de Francis, discute,.. ouais, ce doit être ça. Une demi-heure d'attente encore. Une voiture s'arrête près de Francis. Le dernier arrivé s'approche. J'espère que Francis ne va pas se laisser brûler la politesse. En fait, ce n'est pas à nous de monter car nous ne sommes pas arrivés les premiers. En stop aussi il y a des règles... Pourtant je constate de loin, mais avec plaisir, que c'est Francis qui charge les bagages et monte seul. La voiture s'arrête à ma hauteur, je grimpe. Le gars ne va pas loin : voilà pourquoi les autres n'ont pas osé monter... Ils ont eu peur de rester en rade cette nuit, dans le désert...
"- Dis Francis, c'était un Français le gars près de toi je parie.
- Non, un Belge de Bruxelles. il va à Grand Canyon, comme nous. Il a écrit étudiant français sur sa pancarte parce que les Ricains, tu sais, la Belgique...
25 km plus loin, le gars nous décharge en plein désert. Nous stoppons chacun notre tour jusqu'à ce qu'il fasse vraiment nuit. 22h. Tant pis, il va falloir dormir ici. En cherchant un endroit pour nous installer, je repère deux coyotes qui rodent dans les parages... Nous prenons rapidement nos sacs et détalons à toutes jambes jusqu'à une station d'essence. 23h. Les clients se font rares dans cette station service. Nous décidons de stopper et dormir en alternance toute la nuit. Francis prend le premier relais, je tire mon sac de couchage et m'allonge dans l'herbe. Je viens à peine de remonter la fermeture éclair que Francis m'appelle. En moins de temps qu'il n'en faut à un lapin pour assurer sa reproduction, je suis dans la bagnole...
Les deux gars sont jeunes, ils nous offrent à boire et se proposent de nous emmener jusqu'à la prochaine ville. En cours de route, nous rencontrons un stoppeur seul dans la nuit. Nous nous arrêtons. Le gars accourt. C'est le Belge! Minuit. Nous venons de quitter les deux Américains. Une voiture s'arrête encore. Deux filles! Celles-là au moins elles n'ont pas peur. Encore 50 miles, c'est toujours cela de pris. Une heure du matin. Elles nous déposent près d'une station service.
Il y a là un Autrichien qui stoppe pour Las Vegas depuis 3 heures...
"-On est bon pour passer la nuit ici, nous dit le Belge avec son accent.
- Qu'est-ce que tu en sais, lui dis-je, essayons de stopper.
- Mais non. Il a raison, dit Francis, Viens avec nous prendre un café...
- Moi je vous dis que je sens qu'on va partir. Je stoppe sans vous, tant pis."
Ils me laissent; 15 secondes après, L'Autrichien me quitte aussi, il a trouvé une voiture pour Las Vegas. Dix minutes plus tard, deux tarés pleins comme des barriques s'arrêtent prendre de l'essence. Je leur demande de m'emmener, ils acceptent. Pendant que le gars paie, je fonce jusqu'au bistrot, j'ouvre la porte brusquement et je gueule un coup : "Amenez-vous bande de ploucs, on se tire." Tous les clients sursautent. Deux minutes après, nous sommes partis.
Francis m'a ramené du café. Cela fait du bien. Je suis complètement crevé. Les gars nous annoncent qu'ils ne vont pas à Grand Canyon mais à Las Vegas et que nous devons absolument venir avec eux car, disent-ils, il y a là-bas les plus belles femmes des États-Unis... Celui qui est près du chauffeur est complètement ivre. Son copain le lui dit sans ménagement. L'autre s'en défend et jure ses grands dieux que seule sa main blessée -- il porte en effet un pansement -- l'empêche de conduire. Dans une heure d'ailleurs, il fera une telle comédie que son pote lui laissera le volant, ce qui ne sera pas pour nous rassurer.
2h30 du matin. Au loin une barrière lumineuse, multicolore, raye le désert. C'est Las Vegas. Nous traversons le Strip, une avenue de 7 miles bordée de casinos, bars, maisons de jeux, cafés, cinémas, théâtres, palaces... Tout est en verre. Des inscriptions lumineuses géantes. Je crois que l'on pourrait ajouter toutes les lumières de Pigalle, Soho et Broadway sans atteindre le même effet. Il y a des fontaines avec de l'eau de toutes les couleurs, c'est vraiment incroyable. Des palais de glaces et d'ampoules électriques. Les plus grandes vedettes du music hall sont à l'affiche mais pas de trace de Line Renaud... Les deux gars s'arrêtent et nous offrent un pot dans une maison de jeux remplis de machines à sous. Je pense à un de mes potes longoviciens : s'il était là cette nuit, il y laisserait sa paire de pointes...
Les Américains sont descendus dans un hôtel. 3h du matin, nous stoppons toujours. Le Belge est parti chercher des sandwiches. J'arrête... une Cadillac. Le gars veut m'emmener chez lui... J'appelle Francis... Tant pis pour le Belge. Nous nous dirigeons vers la sortie de la ville. "Il doit habiter à l'extérieur", dis-je à Francis. Soudain il s'arrête et nous dépose...
"- Je croyais qu'il devait nous emmener chez lui, dit Francis.
- Ouais, il m'emmenait chez lui. A deux cela ne l'intéresse plus... Je ne sais pas si tu me suis..."
3h30 du matin. Je vais faire les courses dans un supermarché. Aux USA, c'est ouvert 24h sur 24. Un gars nous charge pour 20 miles avant de nous laisser encore une fois en plein désert.
4h30. La police. Une nouvelle vérification d'identité. Nous devons être fichés dans quatre ou cinq états déjà...