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mercredi, février 02, 2011

Flashback 20. Las Vegas

Mardi 28 juillet 1970

Pendant que Francis se prépare, je vais admirer une dernière fois les vestes indiennes en vitrine dans un magasin de la rue San Fernado ; elles sont vraiment bien... Si seulement j'avais du fric... Avec Francis nous faisons un dernier tour dans le campus. A la cafétéria, le gérant, surpris de voir des Français, nous offre à boire. Il nous dit que sur le stadium il y a une réunion d'athlétisme. Je pique un démarrage et fonce vers le stade en entraînant Francis derrière moi. Le stade est très loin ; le stop ne marche pas, tant pis, nous ferons la route à pied. Quand nous arrivons, la magnifique piste en matière synthétique verte est déserte... Le complexe sportif est de toute beauté. Un stade de foot, un pour le rugby, un autre pour le base-ball, la piste d'athlétisme... Hélas, il faut se rendre à l'évidence, il n'y a personne. Nous faisons demi tour, je suis très déçu...

Un gars nous ramène rue San Fernando. Je paie la propriétaire puis nous nous mettons à stopper devant la porte de la maison. La Japonaise qui arrose ses fleurs me pose des tas de questions. Je lui réponds de mon mieux et pour ma peine, elle me rembourse les 4 dollars et me donne du carton et des feutres pour que nous fassions une pancarte. Il fait une chaleur torride. Plusieurs voitures nous ont sortis de San Jose. Cela ne marche pas fort aujourd'hui et, comme chaque fois dans ce cas-là, c'est la bagarre... "- Surtout ne te fatigue pas trop, reste assis sur les sacs...
- On ne va pas stopper à deux...
- Non, mais je voudrais bien que ce ne soit pas toujours le même qui soit debout. Ca fait quatre voitures que nous utilisons ce matin et tu n'as pas encore levé le pouce."
Il va se lever quand une voiture s'arrête. Au prochain arrêt il prend le relais quand même  et arrête une voiture pour Bakersfield. 250 bornes : le moral revient.

Bakersfield. Nous sommes à peine arrivés qu'un Indien en camionnette nous emmène. En cours de route il nous offre un soda qui est le bienvenu par cette chaleur. Le soir va bientôt tomber. Nous sommes sur le bord de la route depuis plus d'une heure. Pour multiplier nos chances,  nous stoppons chacun sur une route, à 300 m l'un de l'autre. Hélas, nous ne sommes pas seuls. Tiens, en voilà encore un qui arrive. De loin je crois reconnaître un Lewis et une chemise Lacoste : je parie qu'il est français. Il s'approche de Francis, discute,.. ouais, ce doit être ça. Une demi-heure d'attente encore. Une voiture s'arrête près de Francis. Le dernier arrivé s'approche. J'espère que Francis ne va pas se laisser brûler la politesse. En fait, ce n'est pas à nous de monter car nous ne sommes pas arrivés les premiers. En stop aussi il y a des règles... Pourtant je constate de loin, mais avec plaisir, que c'est Francis qui charge les bagages et monte seul. La voiture s'arrête à ma hauteur, je grimpe. Le gars ne va pas loin : voilà pourquoi les autres n'ont pas osé monter... Ils ont eu peur de rester en rade cette nuit, dans le désert...

"- Dis Francis, c'était un Français le gars près de toi je parie.
- Non, un Belge de Bruxelles. il va à Grand Canyon, comme nous. Il a écrit étudiant français sur sa pancarte parce que les Ricains, tu sais, la Belgique...

25 km plus loin, le gars nous décharge en plein désert. Nous stoppons chacun notre tour jusqu'à ce qu'il fasse vraiment nuit. 22h. Tant pis, il va falloir dormir ici. En cherchant un endroit pour nous installer, je repère deux coyotes qui rodent dans les parages... Nous prenons rapidement nos sacs et détalons à toutes jambes jusqu'à une station d'essence. 23h. Les clients se font rares dans cette station service. Nous décidons de stopper et dormir en alternance toute la nuit. Francis prend le premier relais, je tire mon sac de couchage et m'allonge dans l'herbe. Je viens à peine de remonter la fermeture éclair que Francis m'appelle. En moins de temps qu'il n'en faut à un lapin pour assurer sa reproduction, je suis dans la bagnole...

Les deux gars sont jeunes, ils nous offrent à boire et se proposent de nous emmener jusqu'à la prochaine ville. En cours de route, nous rencontrons un stoppeur seul dans la nuit. Nous nous arrêtons. Le gars accourt. C'est le Belge! Minuit. Nous venons de quitter les deux Américains. Une voiture s'arrête encore. Deux filles! Celles-là au moins elles n'ont pas peur. Encore 50 miles, c'est toujours cela de pris. Une heure du matin. Elles nous déposent près d'une station service.

Il y a là un Autrichien qui stoppe pour Las Vegas depuis 3 heures...
"-On est bon pour passer la nuit ici, nous dit le Belge avec son accent.
- Qu'est-ce que tu en sais, lui dis-je, essayons de stopper.
- Mais non. Il a raison, dit Francis, Viens avec nous prendre un café...
- Moi je vous dis que je sens qu'on va partir. Je stoppe sans vous, tant pis."
Ils me laissent; 15 secondes après, L'Autrichien me quitte aussi, il a trouvé une voiture pour Las Vegas. Dix minutes plus tard, deux tarés pleins comme des barriques s'arrêtent prendre de l'essence. Je leur demande de m'emmener, ils acceptent. Pendant que le gars paie, je fonce jusqu'au bistrot, j'ouvre la porte brusquement et je gueule un coup : "Amenez-vous bande de ploucs, on se tire." Tous les clients sursautent. Deux minutes après, nous sommes partis.

Francis m'a ramené du café. Cela fait du bien. Je suis complètement crevé. Les gars nous annoncent qu'ils ne vont pas à Grand Canyon mais à Las Vegas et que nous devons absolument venir avec eux car, disent-ils, il y a là-bas les plus belles femmes  des États-Unis... Celui qui est près du chauffeur est complètement ivre. Son copain le lui dit sans ménagement. L'autre s'en défend et jure ses grands dieux que seule sa main blessée -- il porte en effet un pansement -- l'empêche de conduire. Dans une heure d'ailleurs, il fera une telle comédie que son pote lui laissera le volant, ce qui ne sera pas pour nous rassurer.

2h30 du matin. Au loin une barrière lumineuse, multicolore, raye le désert. C'est Las Vegas. Nous traversons le Strip, une avenue de 7 miles bordée de casinos, bars, maisons de jeux, cafés, cinémas, théâtres, palaces... Tout est en verre. Des inscriptions lumineuses géantes. Je crois que l'on pourrait ajouter toutes les lumières de Pigalle, Soho et Broadway sans atteindre le même effet. Il y a des fontaines avec de l'eau de toutes les  couleurs, c'est vraiment incroyable. Des palais de glaces et d'ampoules électriques. Les plus grandes vedettes du music hall sont à l'affiche mais pas de trace de Line Renaud... Les deux gars s'arrêtent et nous offrent un pot dans une maison de jeux remplis de machines à sous. Je pense à un de mes potes longoviciens : s'il était là cette nuit,  il y laisserait sa paire de pointes...

Les Américains sont descendus dans un hôtel. 3h du matin, nous stoppons toujours. Le Belge est parti chercher des sandwiches. J'arrête... une Cadillac. Le gars veut m'emmener chez lui... J'appelle Francis... Tant pis pour le Belge. Nous nous dirigeons vers la sortie de la ville. "Il doit habiter à l'extérieur", dis-je à Francis. Soudain il s'arrête et nous dépose...
"- Je croyais qu'il devait nous emmener chez lui, dit Francis.
- Ouais, il m'emmenait chez lui. A deux cela ne l'intéresse plus... Je ne sais pas si tu me suis..."

3h30 du matin. Je vais faire les courses dans un supermarché. Aux USA, c'est ouvert 24h sur 24. Un gars nous charge pour 20 miles avant de nous laisser encore une fois en plein désert.

4h30. La police. Une nouvelle vérification d'identité. Nous devons être fichés dans quatre ou cinq états déjà...

mardi, février 01, 2011

Flashback 19. San Jose

Lundi 27 juillet 1970

Breakfast chez Michel puis visite de l'université, des amphis, des installations sportives, des laboratoires... Toujours la même profusion. L'après-midi nous quittons Berkeley avec nos sacs cette fois pour San Jose. Longue attente avant de trouver une voiture qui va à L.A. Trois drogués, 45, 20, 20 ans. Ils nous donnent une cigarette... Accident sur la route. Nous roulons à 100/110. Le pneu avant d'une voiture devant nous éclate. Le mec freine. Derrière lui un convoi exceptionnel : un gars qui tracte sa maison derrière lui. Pas une caravane, non, une maison, une vraie, longue, très longue, plusieurs pièces, c'est très courant aux USA ; il freine aussi, il a le temps, mais le camion en troisième position n'a ni le temps de freiner, ni la place pour l'éviter. Résultat : le camion se retrouve dans la salle à manger, sans même avoir été invité...

Nos trois drogués nous offrent une nouvelle cigarette, nous ne savons même pas si c'est du hash ou de la mariejeanne. Resterons-nous avec eux jusqu'à Los Angeles? Non, San Jose, c'est la patrie des sprinters noirs, Tommie Smith, Carlos, Evans et du fameux coach Bud Winter. Je veux les voir, leur parler... Il fait toujours très chaud. San Jose est une très jolie ville, très bien entretenue. L'université est d'un luxe incroyable, un véritable hôtel. De la moquette partout, des fauteuils, des salles de lecture, une discothèque, le cinéma, la télévision... Un campus très bien dessiné avec des pelouses, des fleurs, des arbres... Nous discutons avec les étudiants et leur disons notre émerveillement : " Comment? San Jose merveilleux? Et bien alors si vous alliez à Sant Cruz!..."

Le prof responsable département français est en vacances, pas de chance. Nous réussissons tout de même à obtenir l'adresse d'un Français qui vient d'arriver à San Jose. Il loge rue San Fernando. Le gars est sympa. Il demande à ses proprios s'il n'y a pas de place pour nous. "-Mais si", nous répondent les patrons japonais avec un sourire jusqu'aux oreilles. "- Ne vous méprenez pas, nous dit le Français, ils ont toujours ce sourire, même quand ils viennent vous engu..."

Il fait chaud toujours et le meilleur moyen de se rafraîchir est encore d'aller à la piscine, ce que nous faisons d'autant que tout est gratuit. Dans les couloirs sont affichés les prestigieux records de l'équipe d'athlétisme. Je rêve devant les photos des dieux du stade et... perds mes camarades. Après la piscine, nous assistons à une représentation théâtrale donnée par les étudiants puis nous allons faire un tour en ville où je me fais prendre par les flics en traversant au rouge. Toujours la même tactique, je fais semblant de ne rien comprendre et très vite ils abandonnent.

lundi, janvier 31, 2011

Flashback 18. San Francisco (2)

Dimanche 26 juillet 1970

Grasse matinée puis départ pour San Francisco. Nous passons encore une journée à flâner en ville. Le quartier chinois est nouveau pour nous, nous nous y arrêtons longuement. Francis s'achète un pyjama chinois. Nous prenons beaucoup de photos (nous ne savons pas encore que le ressort de l'appareil est cassé) Broadway, le quartier des spectacles. Francis s'attarde dans les boutiques porno qui n'existent pas en France. J'étais comme lui la première fois que j'en ai vues en Suède et en Allemagne. Finalement c'est assez moyen. 

Nous nous perdons dans Frisco. Nous marchons des heures et des heures. Nous nous retrouvons dans le quartier noir. Francis est affolé. Nous marchons encore. Je demande mon chemin à des noirs qui refusent de me renseigner, ce qui excite mon compagnon d'avantage. J'essaie de le calmer en lui expliquant que les noirs ne sont pas tous des tueurs. Rien à faire. Je le traite de raciste. En fait, ce n'est pas tellement de sa faute, mais plutôt de ses éducateurs, de son entourage... Un grand noir, sec comme un coup de trique, vient nous demander la charité. Je lui dis que je suis aussi fauché que lui, mais il s'aperçoit du trouble de Francis et réussit à lui soutirer quelques pièces. Je me marre...

Nous marchons encore jusqu'à une station de Greyhound (compagnie de transport en bus). A 19h, nous sommes chez Michel. Nouvelle party germano-indienne, sans pot ce soir. La drogue est chère et on en fume pas dans toutes les parties. Nous dégustons de la nourriture indienne et rencontrons une fille de... Trêves.
"- Je m'ennuyais dans ma ville. Alors je suis venue ici.
- Comment, lui dis-je, tu t'ennuyais à Trêves avec tous les militaires français!"
Elle rit, elle ne regrette pas d'avoir quitté l'Europe.

dimanche, janvier 30, 2011

Flashback 17. San Francisco

Samedi 25 juillet 1970

Breakfast avec Jean et Ann qui parle assez bien français. Jean nous dit l'avantage qu'il a de travailler ici aux States. Plus tard, il espère rentrer en France.

A 11h, Michel et Sonia viennent  nous chercher en voiture pour nous faire visiter Frisco et les environs. Nous ferons tout le tour de la baie depuis les collines qui la dominent. Le panorama est fantastique. Sonia nous dit qu'un poète a écrit qu'on avait le droit d'aimer deux villes dans sa vie : la sienne et San Francisco. A part Rio de Janeiro et son célèbre Pain de Sucre, rien ne doit pouvoir égaler le spectacle qui s'offre à nous. La baie est dessinée comme une carte postale. Le bleu de la mer et des lacs, le brun de la terre, le vert des forêts, le blanc des nuages et du fog... Une magnifique palette éclairée par un flash étincelant et chaud. Le soleil nous brûle la peau, nous contemplons muets d'admiration. Une jolie touriste passe près de moi, grande, bronzée, mini robe à fleurs... Je ferme les yeux éblouis de soleil et de beauté. De ces beautés naturelles qui demeurent incomparables.

Nous regagnons la voiture, silencieux, encore sous le charme. Sonia en oublie son appareil photo. Ensuite, c'est la traditionnelle et prosaïque visite de la ville avec ses maisons originales, construites sur les versants abrupts des collines, les rues qui montent et descendent avec des pourcentages impressionnants, incroyables presque, le Telegraph, la statue de Christophe Colomb au pied de laquelle nous retrouvons... nos compagnons de voyage et en particulier le grand blond de la gare de Metz! Le port, la rue en fleurs que l'on  n'emprunte que dans le sens de la descente, le fameux Golden Gate bridge, rouge, immense, lourd, le centre ville, les magasins, les tramways, les rues rendues célèbres par Steve McQueen et Bullitt.. Mais toutes ces constructions des hommes ne sont rien à mes yeux à côté du spectacle que la nature m'a offert tout à l'heure. San Francisco m'impressionne moins malgré les 19 voies de l'autoroute à péage à proximité de Golden Gate. Avant de rentrer, nous visitons les red woods, forêts aux arbres géants. L'entrée est libre pour les étrangers, les Américains ont le sens du tourisme. Nous avons pique-niqué. Le sol moelleux repose nos jambes fatiguées. Un ruisseau coule dans le bois entre les arbres millénaires, larges de plusieurs mètres, hauts de 100 à 150 mètres. Dans l'un d'eux on a construit une maison, dans le tronc d'un autre à Yosemite passe une route...

 Nous nous promenons encore un long moment, sans nous lasser d'écouter les bruits de la forêt, de mesurer les troncs de nos regards incrédules, avant de prendre le chemin du retour. Michel me laisse un instant le volant. Direction assistée, vitesse automatique : on conduit ces engins avec le petit doigt. Cela ne m'empêche pas de faire un écart qui affole tout l"équipage..Nous rentrons. Nous redescendons au niveau de la mer. Brutalement le thermomètre baisse. L'eau du Pacifique est vraiment trop froide pour nous. Nous voici chez Michel, il habite avec quatre étudiants dans une grande maison, Regenstreet Berkeley, que les propriétaires, très peu sympa, sont en train de remettre à neuf. Jean-Pierre, un autre ingénieur, sa fiancée américaine, deux autres étudiants eux aussi nous acceptent gentiment. En soirée, une nouvelle partie avec pot cette fois-ci ; nous fumons plusieurs fois, goulument... aucune réaction. C'est normal la première fois nous dit Jean-Pierre.

samedi, janvier 29, 2011

Flashback 16. California

 Jeudi 23 - vendredi 24 juillet 1970

Nous traversons l'Utah et le Nevada. Ces deux états voisins présentent la particularité d'être l'un le plus puritain, l'autre le plus libre des USA... Les journées de voyage passent très lentement. Cheyenne, Salt Lake City, le lac salé, le désert salé. Dans tous les bars de la région, les photos des bolides et des pilotes qui tentent de battre des records de vitesse. 

Le jour, il fait une chaleur absolument insupportable, plus de 100°F. Le merveilleux paysage du Colorado a fait place à d'ennuyeuses immensités désertiques. Hier, nous étions encore dans le Far west... Laramie, la ville des westerns... La vieille diligence des pionniers... Pendant cinq minutes, j'ai joué aux cowboys. Le ruban interminable de l'Interstate 80 laisse tout ça derrière nous.  La nuit, il fait un froid de canard dans la tente, surtout en montagne, dans la sierra nevada. L'eau du lac gèle presque et le matin nous pourrions construire un  bonhomme de neige... Un quart d'heure après, mille mètres plus bas, vous étouffez tellement le soleil tape. La Californie approche trop lentement à mon goût. Qu'est-ce qu'ils peuvent traîner ces Américains... Pourquoi construire des autoroutes et des voitures qui peuvent rouler à 200 à l'heure quand la vitesse est limitée à 100/110?

Enfin nous entrons en Californie. Le paysage redevient absolument exquis. Des vallées, des collines, des forêts, de l'eau, des noms célèbres : Squaw Valley, South Lake Tahoe, Sacramento... Et une chaleur plus agréable car moins sèche. Il y a une douane entre le Nevada et la Californie. On nous inspecte pour voir si nous n'avons pas de fruits, viande ou autres aliments qui pourraient renfermer des microbes. Il faut préserver la Californie, le seul état non pollué! On nous distribue des tracts sur lesquels on vante la Californie, son climat, ses paysages, ses cultures, etc. "Préservez la Californie de la pollution et des microbes qui infectent les autres états!" Il faut dire que la pollution et les produits non naturels sont deux des grandes préoccupations des Américains qui mènent campagne sur campagne à la TV, radio, dans les journaux... En dehors d'une campagne d'évangélisation...

Je comprends à présent pourquoi les pionniers se sont rués vers l'ouest, c'est vraiment le paradis. Une luminosité extraordinaire. Un soleil brûlant mais léger, qui ne vous étouffe pas comme dans le désert, une terre riche qui permet les cultures les plus délicates -- les fruits et les fleurs poussent facilement -- des forêts profondes, des lacs tranquilles... Cela ne m'étonne pas qu'on ait trouvé de l'or ici! La Californie est vraiment un pays doré dans tous les sens du terme. Nous ne nous lassons pas d'admirer le paysage.
"- Vivement San Francisco, le Pacifique, les plages de sable, les cocotiers, dis-je à Francis.
- Mais il n'y a pas de cocotiers, intervient notre conducteur, et puis... l'eau du Pacifique est froide...
- Comment?
- Mais oui, à Frisco il fait moins de 20° en ce moment, Le climat est tiède toute l'année, mais tiède seulement. Quant au Pacifique, si vous voulez vous baigner, il faut aller au sud de LA (lisez Los Angeles). Ici il y a un courant froid.  Mais le spectacle de la baie est magnifique, vous verrez.
- Et les hippies?
- Les vrais hippies ont quitté Frisco. Ils sont plus au nord. Encore 30 km et nous y serons."
Il fait toujours très chaud.
"- Vous voyez bien, nous sommes presque arrivés et il fait toujours chaud...
- Attendez que nous ayons franchi les collines qui entourent la ville..."
Et en quelques minutes à peine, nous voyons en effet, ou plutôt nous ne voyons rien... Nous sommes sur les hauteurs. Toute la ville est plongée dans un brouillard presque londonien.

16h. Berkeley. La fameuse université. C'est là que nous descendons. Frisco est à 10 ou 20 km.
"- Il faut faire vite, dis-je à Francis. Dans une heure les bureaux seront fermés jusqu'à lundi. Essayons d'abord le consulat."
Coup de téléphone à l'ambassade de France : ces charlots nous envoient promener en nous disant que le vendredi à 16h tout le monde est déjà parti en weekend. Pas de doute, ce sont bien des Français, moins on en fait mieux on se porte.

16h30. Nous avons réussi à joindre le prof responsable du département français. Il nous a donné l'adresse d'un Parisien prof agrégé à Berkeley qui nous recevra certainement. Nous devons lui téléphoner à 19h. En attendant nous faisons un tour sur le campus.

My goodness, il faut voir cela... Le campus de Berkeley est plus comparable au rockfestival d'Edwardsville qu'au campus de Columbia, vous pouvez me croire... Un champ de foire? Un repère de gitans, la place de Longwy jour de marché? Un peu de tout cela, des tas d'étudiants barbus, chevelus, sales souvent, jouant de toutes sortes d'instruments de musique, dansant, assis sur le bord de la fontaine, allongés sur les escaliers, dans le hall de réception, ou sur les pelouses... Les étudiantes ont des robes de toutes les longueurs, pieds nus... A Berkeley il ne doit y avoir ni coiffeur, ni marchands de sous vêtements féminins! Des petits enfants plus ou moins habillés courent un peu partout entre les boîtes de bière, de soda et les papiers qui jonchent le sol. Des vendeurs ambulants, avec leur charrette, se promènent aux entrées du campus en évitant de rouler sur les "fresques" qui décorent le macadam. Souvent seul moyen d'existence de leurs auteurs. Un peu partout des inscriptions révolutionnaires, des tableaux garnis de photos illustrant les méfaits des soldats et des policiers -- le tout dans une ambiance de kermesse, assez joyeuse je dois dire. Tout près de là, le Telegraph, un quartier qu'on ne distinguerait pas du campus s'il n'y avait la circulation, rendue difficile car la chaussée est en voie de réfection, ce qui ajoute encore ua désordre. Nous traversons une nouvelle fois le campus où des gens de tous les âges chantent, jouent, boivent, mangent, dorment, lisent, discutent, rient, s'aiment, préparent la révolution... Vivent...

J'ai plusieurs fois essayé de joindre Jean Abou, notre prof. Rien à faire... Nous ne pouvons pas aller à l'hôtel d'autant que ces deux derniers jours nous avons dû payer nos repas dans les restaurants, ce qui ne nous était pas arrivé depuis un certain temps. Des étudiants se proposent de nous aider et nous héberger cette nuit au moins. Je vais accepter leur offre quand Francis, qui a essayé une dernière fois de téléphoner, obtient l'interlocuteur désiré. Une heure après nous sommes chez Jean après avoir eu pas mal de difficultés pour trouver sa maison. Nous y sommes finalement parvenus en bus... gratuitement. Jean est un jeune homme de 25 ans environ. Nous sympathisons rapidement. Il nous présente Ann sa fiancée, une étudiante américaine,  Sonia, une Parisienne qui vient d'arriver, Michel, un ingénieur parisien qui fait de la recherche aux USA, et un  jeune couple franco-américain qui est également invité ce soir. Nous passons à table puis nous allons à une party sans pot (lisez drogue) chez des étudiants indiens.

Pour cette nuit, nous dormons chez Jean. Demain, il faudra trouver autre chose car ses parents -- son père est chef de gare à Paris -- doivent lui rendre visite.

vendredi, janvier 28, 2011

Flashback 15. Le Far West

Mercredi 22 juillet 1970

7 h du matin. Debout! Un panneau nous indique que nous sommes tout près de York dans le Nebraska. Je demande à plusieurs voitures qui passent par notre rest area de nous charger. Refus dédaigneux. 8 h, nous stoppons toujours. 9 h... 10 h, nous stoppons encore. 11h, enfin nous dégageons grâce à un camion qui nous fait faire... 20 bornes. La poisse.

Midi. Une voiture nous emmène. Elle est grande et confortable. Le conducteur, complet-cravate-lunettes, est un gars bien qui travaille pour la Cie Gulf.
"- D'habitude je ne prends jamais les stoppeurs, mai j'ai vu votre maillot de l'université du Missouri et puis vous au moins vous avez les cheveux bien coupés.
(Ouf! Mon sacrifice aura servi à quelque chose...)
Vous devez avoir faim. Je vous emmène au restaurant."

Nouveau repas aux frais de la princesse. Nous faisons une entrée très remarquée... Il y a de la moquette partout, l'air conditionné, une musique de chambre en sourdine et des clients tirés à quatre épingles qui nous regardent avec des yeux effarés. Il faut avouer que nous ne sommes ni coiffés, ni rasés, ni lavés. Heureusement que ma mère ne me voit pas avec mon jean qui ressemble à son torchon de plancher, pieds nus dans des chaussures de basket qu'elle avait pris soin de blanchir avant mon départ, mais qui depuis... Ce sont les regards des femmes qui me gênent surtout... Est-ce qu'elles se sont jamais regardées? Avec leur tour de taille qui ne témoigne que trop de la prospérité américaine...

Notre agent commercial nous reconduit sur l'autoroute. Il nous distribue des gadgets publicitaires de la maison Gulf et nous fabrique une pancarte. Il nous promet encore de revenir dans une heure... Une demi-heure plus tard nous partons. Nous changeons une ou deux fois de voitures jusqu'à ce qu'un cowboy nous charge pour le Wyoming.

Missouri, Kansas, Nebraska, Wyoming : c'est notre quatrième état en un peu plus de 24 h. Et puis le Wyoming, c'est le pays des rodéos, nous sommes en plein Far West... Nous traversons la plaine, celle des livres de cowboys de notre enfance, celle des westerns. Au volant, d'ailleurs, nous avons un vrai cowboy, bottes, jean, ceinturon, chemise à carreaux, foulard et chapeau. Sur le tableau de bord, un pistolet, dans son sac, derrière nous, un 22 long rifle. "C'est pour les coyottes", dit-il en souriant. Nous roulons rapidement; le soleil et la fatigue unissent leurs efforts pour nous endormir. Deux arrêts seulement pour donner à boire au moteur et aux passagers. Le soir nous sommes à 100 km de Cheyenne dans un décor de western... J'ai exactement la même impression qu'à Orly : je suis ici pour la  première fois, pourtant, je découvre un paysage qui me semble familier. Le temps se gâte. Il va bientôt pleuvoir. Si seulement nous pouvions être ce soir à Cheyenne!

Un gars passe tout seul dans sa Volkswagen immatriculée en Californie. Pas de veine... Les premières gouttes d'eau. Nous sommes bons pour la douche mais... Voilà le gars à la Volkswagen qui revient. Je saute de joie. "Bon sang Francis, ça y est, nous la tenons cette sacrée Californie!" Il est étudiant en astrologie. Il prépare un doctorat. Il habite Frisco : nous y serons après demain car il ne roule pas la nuit. Un orage du tonnerre éclate. On ne voit plus rien tellement il pleut.

Nous resterons dans cette voiture jusqu'après demain 16h. Après avoir campé deux nuits de suite, une fois dans un bois, une fois en montagne, en plein milieu d'un désert à 40 m des neiges éternelles...

jeudi, janvier 27, 2011

Flashback 14. The road's still long

Mardi 21 juillet 1970

Nous avons passé la nuit chez Randy et pris le petit déjeuner en compagnie de ses parents. Il nous a ensuite reconduits sur l'autoroute après nous avoir donné l'adresse d'un de ses copains new-yorkais. Nous l'avons ajoutée à toutes celles que nous a données Blandine de Beaufort.

Columbia 10h. Notre étudiant nous offre le lunch et nous fait cadeau d'un maillot aux couleurs de son université. Merci Harry. Nous obtenons bien vite une voiture pour Kansas City. Le chauffeur est très bien habillé... pour un Américain. Je le lui dis. Il me répond qu'il travaille pour les grands couturiers parisiens. Il est leur correspondant aux USA.

Kansas City. Nous passons rapidement devant l'appartement des Jajko. Deux jeunes gens nous font faire 40 ou 50 miles. Nous nous arrêtons pour boire un coup et en profitons pour téléphoner à M. Jajko et le mettre au courant de la situation. Les deux jeunes ont 19 ans. Ils ont interrompu leurs études pour éviter le Vietnam... Ils errent sur les routes. Ils ont quitté leur famille et leur état pour échapper aux autorités militaires. "Oui, nous expliquent-ils, nous n'avons pas obtenu de sursis pour nos études et nous n'avons pas pu truander les médecins militaires pour être réformés... Ils font gaffe maintenant, le truc a trop souvent été utilisé. Peu importe, dans deux ans nous pourrons rentrer tranquillement chez nous." Eux au moins, ils ont le  moral. Et sont tout à fait décontractés. Tellement décontractés qu'ils se gourent de route... Et que le soir, après avoir changé plusieurs fois de voitures, nous nous retrouvons à Wichita, à 60 miles au sud de notre route 70!

Nous sommes assoiffés malgré les pots que les gens nous ont payés. Il est 17h mais il fait encore un soleil de plomb. Nous stoppons jusqu'à 21h, désespérés, nous allons nous résigner à dormir dans le fossé quand une camionnette s'arrête. Une heure et demie plus tard, nous sommes à nouveau sur la bonne route. Arrêt buffet dans un restaurant. Le charpentier --  car notre chauffeur est charpentier (il est payé 8 dollars de l'heure) -- nous paie notre dîner puis nous conduits jusqu'à la route 80 qui, dit-il, est plus fréquentée donc meilleure pour nous.

Une heure du matin. Nous y sommes, "Tenez, prenez mon adresse. Si  vous repassez par ici en revenant...
- Bye bye. Thanks a lot."
Nous sommes dans une rest area, en pleine brousse. Des routiers dorment dans leur camion. En voilà un qui démarre. Je fonce, je le supplie de nous charger. Rien à faire. Son règlement le lui interdit. Alors au lit. Nous tirons nos sacs et nous nous endormons. C'est notre deuxième nuit à la belle étoile.


mercredi, janvier 26, 2011

Flashback 13. Columbia et rock festival

Lundi 20 juillet 1970

M. Jajko nous a préparé un copieux breakfast. Il nous donne encore des sandwiches et des fruits pour le voyage. Nous rédigeons notre pancarte : CHICAGO, FRENCH STUDENTS. Nous nous faisons conduire sur l'autoroute par notre ami qui s'excuse sincèrement de ne pas pouvoir nous emmener jusqu'à Saint Louis, ville distante de 400 km!!!

Je stoppe seul depuis trois minutes. Nous venons encore de nous eng... parce que Francis est allé satisfaire un besoin bien naturel... Je lui ai dit qu'en stop on ne doit pas avoir de besoin et que si une bagnole s'arrête, je m'en vais sans lui... Et comme un fait exprès, une voiture stoppe devant moi. Alors que M. Jajko qui était allé faire demi-tour pour rentrer en ville me salue du bras en passant, je charge les bagages et fais patienter le chauffeur qui m'explique qui si on stationne encore quelques minutes sur le bord de l'autoroute, nous allons avoir des ennuis. J'enrage. Francis revient finalement et nous nous eng... de plus belle.
"- La prochaine fois que tu auras faim, soif, mal aux jambes ou quoi que ce soit d'autre, je fous le camp...
-Tu ne vas pas en faire un drame puisque maintenant tout est ok."

La route défile rapidement. Notre chauffeur est prof de fac à l'université de Columbia. Il nous offre le petit déjeuner. Nous le remercions : nous n'avons plus faim. Alors il veut que nous prenions au moins un verre avec lui, ce que nous acceptons avec joie.

Ce matin je me sens dans une forme du tonnerre. La discussion, fort intéressante d'ailleurs, va bon train : il est conférencier et moi, une fois lancé dans un  baratin, on ne m'arrête plus. Nous atteignons Columbia sans nous en rendre compte."-Vous devriez visiter l'université. Il y a 21 000 étudiants. C'est très grand... Je vous emmène? 
-OK."

Il nous a donné un plan et une carte de visite qui doit nous conduire tout droit jusqu'au professeur responsable du département français. Ce dernier nous reçoit chaleureusement. Il nous fait visiter les lieux et nous présente quelques étudiants. Nous sympathisons rapidement à la cafétéria de la fac.

L'université de Colombia (Columbia Missouri, à ne pas confondre avec Colombia New York) est assez calme. D'abord parce que dans le Middlewest les gens sont moins révolutionnaires que dans l'Est ou en Californie, ensuite parce que pendant les vacances seuls les étudiants qui suivent les summer schools sont présents. Gérald Roy, un étudiant canadien, nous parle des problèmes des étudiants US qui ressemblent beaucoup à ceux des étudiants français. Nous parlons de Kan State, de l'éducation en France et aux USA. Gérald nous dit que les droits d'inscription sont très élevés ici aux États-Unis. Plusieurs centaines de milliers de francs, quelque fois un ou deux millions! Les scholarships, qui sont les bourses américaines, sont très difficiles à obtenir. C'est pourquoi beaucoup d'étudiants travaillent pendant leurs études.

Gérald nous emmène dans une taverne très bavaroise et nous offre une bière. Il nous donne une adresse à New York  -- Diane, son amie dont le père est diamantaire -- puis il nous reconduit sur l'autoroute.

Quelques minutes plus tard, un autre étudiant nous charge, il va à St Louis. C'est un sportif, un athlète qui plus est. La conversation s'engage rapidement. Je lui demande des nouvelles de Martin Mac, Grady cet inconnu qui s'était permis de battre Evans, le dieu, aux championnats d'hiver. "- Je ne le connais pas bien, j'ai souvent couru avec lui. Il m'a toujours battu. Il ne court pas beaucoup l'été." C'est vrai qu'en Amérique, ils ont une saison hivernale très étudiée avec l'équipement couvert dont ils disposent. Ce n'est pas comme chez nous. Nous parlons de nos clubs respectifs. Il veut nouer des relations entre le sien et l'ACLH... ce qui nous intéresse beaucoup. Il promet même de nous envoyer en France des maillots aux couleurs de son club. Nous échangeons nos adresses. Nous sommes presque à Saint Louis.

16 h. Il y a du vent aujourd'hui sur le bord de l'autoroute. Une demi-heure d'attente. Une voiture s'arrête. Serons-nous à Chicago ce soir? Non, car nous sommes un nouvelle fois invités. C'est le processus habituel."- Oh, vous êtes des étudiants français? Vous avez fait 3000 km de stop aux USA! Venez prendre un verre chez moi." C'est un étudiant, il nous présente à sa famille qui nous invite à partager leur dîner.. Repartirons-nous ce soir? Mais non. Tiens, voilà des amis qui arrivent, deux des camarades d'école de Bob. Ils vont à Edwardsville à 15 km d'ici : il y a un rockfestival avec Smokey Robinson ce soir...

C'est la première fois que j'assiste à ce genre de manifestation. Un parc immense, un chapiteau, une scène, des chaises sous le chapiteau et tout autour des centaines, des milliers de jeunes gens assis sur des couvertures, tous vêtus de façon folklorique; Randy, l'ami de Bob, refuse de nous laisser payer notre entrée. "-Ce soir vous êtes nos invités." Je ne m'étonne plus de rien, c'est comme ça depuis le début.

Il est 20 h. Le parc se remplit peu à peu. Beaucoup sont là depuis longtemps et pique-niquent. Randy nous dit que sous le chapiteau il y a une placeuse française. Elle s'appelle Blandine. J'y vais. Comment la reconnaître? J'espèrais que ses vêtements la distingueraient des Américaines, hélas, toutes les placeuses ont le même costume bleu... Une voix derrière moi :
"-C'est toi le Français?
-Oui... Blandine?
-Oui! Tu vois je t'aurais reconnu parmi tous les spectateurs. Regarde-les, ils sont tous fringués comme des clodos, les filles et les gars. Tu as vu la tenue que je suis obligée de porter? Où as-tu acheté tes chaussures?
- Ce ne sont pas mes chaussures... Ce sont mes trainings, des mexicana. C'est leur couleur jaune qui te gêne?
- Non, c'est très joli. Pantalon de velours  gris cotelé, chemise assortie  cintrée, gilet en laine, il n'y a pas de doute. Tu ne peux pas passer pour un Américain... Mais pourquoi ne te laisses-tu pas pousser les cheveux?
- Je les ai coupés avant de partir pour passer un examen. Et puis pour le stop...
-Ah bon, j'aime mieux ça..."

Blandine est aux USA depuis un an. Elle a quitté Paris et la fac de lettres pour tenter sa chance ici. Elle ne le regrette pas. Au bout d'une année elle a déjà sa voiture. Elle donne des cours de français à St Louis (600 dollars par mois, elle ne travaille que quelques heures par semaine.)
"-En ce moment je suis placeuse ici le soir. Je gagne de l'argent sans trop me fatiguer et puis j'aime bien la pop music. Fin août je pars pour la Californie.
-J'aurais aimé y aller moi aussi... Hier nous étions à Kansas City. Mais Francis pense que c'est trop loin alors nous allons au Canada. Nous y travaillerons car je n'ai emporté avec moi  que 90 dollars pour cinq semaines...
-Comment? Le Canada? Venir aux USA sans aller à Frisco (lisez San Francisco)? Ça va pas non? La Californie c'est le paradis sur terre..."
Et la voilà partie. Elle ne tarit pas d'éloges. Nous devons y aller. Nous ne le regretterons pas. Même en stop c'est très possible, il nous reste quatre semaines.
"- Je sais bien, lui dis-je, ce n'est pas ce qui m'inquiète, c'est plutôt une question d'argent. Je voudrais aller travailler au Canada pour pouvoir rentrer en France avec un peu d'argent.
-D'accord, si tu veux bosser dans les plantations trois semaines tu économiseras deux cent mille balles, mais tu seras crevé et tu n'auras rien vu des USA. Va en  Californie je te dis..."
Elle m'a convaincu. Elle n'a pas eu beaucoup de mal d'ailleurs... J'ai tellement envie d'aller vers l'Ouest.
"- Bon tu m'attends après le spectacle, nous irons faire un tour.
-OK à tout à l'heure."

Les spectateurs s'animent, tapent dans leurs mains, crient, dansent. S. R. et son orchestre sont sur scène. Quatre noirs qui ont le sens du show business. Je n'apprécie pas tellement. Je préfère le bon vieux jazz new orleans. J'ai rejoint Francis. Je lui rapporte ma conversation avec Blandine... et la décision que j'ai prise. Une nouvelle eng... éclate. Plus terrible que la précédente. Couverte heureusement par les bruits extérieurs.
"- La Californie, mais tu te rends compte! Regarde un peu la carte et réfléchis de temps en temps...
- Sans compter qu'après la Californie, il faudra encore aller à Milwaukee chez ma tante.
-Quoi? Mais enfin tu plaisantes ou quoi..."
Et ça continue comme cela pendant quelques minutes. Francis me demande de choisir entre la Californie et Milwaukee. Jamais on ne pourra faire les deux dit-il. C"est déjà de la folie de partir pour San Francisco.
"- Je ne choisirai pas. Nous irons en Californie ET à Milwaukee.
- Tu es un c... en ce moment. Même mon frère de 14 ans ne parlerait pas comme toi..."
C'est la première fois que nous nous insultons en trois ans. Cela m'étonne de sa part et me rassure à la fois. En effet, quand un gars n'a plus que la ressource de vous insulter, c'est qu'il est à court d'arguments intelligents. c'est avouer sa faiblesse aussi. Je sens que je tiens le bon bout, alors je fonce...
"- Écoute mon vieux, ne parle pas des absents et laisse ton frère où il est. Demain je pars pour Frisco et ensuite j'irai à Milwaukee. Tu es libre de faire ce que tu veux. Mais ce n'est pas la peine de discuter dans le vide parce que de toutes manières tu finiras par venir avec moi..."
 Il enrage... Mais aujourd'hui il est bien content  d'avoir vu le Pacifique, Milwaukee, le grand Canyon et Las Vegas car nous avons fait encore un crochet supplémentaire par la suite...

Le calme après la tempête. Nous ne crachons plus une parole. Ni l'un ni l'autre. Sur scène et autour de nous, l'excitation croit. Le rideau tombe. C'est terminé. Après Randy nous rejoignons Blandine. Nous terminons la soirée chez un Français d'Arcachon, prof de français à St Louis. Il est aux USA depuis un mois. Nous échangeons nos impressions. Il est moins impressionné que nous par le confort américain. "Ce n'est  ni solide, ni ingénieux et très cher."

mardi, janvier 25, 2011

Flashback 12. Le country club

 Dimanche 19 juillet 1970

Nous avons passé la nuit chez les Jajko, dans leur propre chambre à coucher. Lui à dormi sur le divan, elle chez sa mère... Nous déjeunons au restaurant ce matin. A cette occasion je découvre les pancakes qui font la joie des Américains : même pas aussi bons que nos crêpes...

Après cela, un peu de golf pour digérer. My goodness, que c'est difficile de taper dans cette balle... Nous passons l'après-midi chez des amis aux Jajko. Un professeur de tennis. Nous en profitons pour regarder USA-URSS à la télé : les athlètes ricains sont battus... Nous ignorons toujours le résultat final de leur match contre la France...

15h. Nous partons en pique-nique. Le country club est très animé. Il y a une compétition de natation entre les écoles de la région. Je regarde tous ces jeunes nager, les champions US de natation... Je comprends à présent, en voyant tous ces écoliers se défoncer sous les cris de leurs parents qui sont tous chrono en main... Autour de la piscine, un grand parc où nous nous installons. L'après-midi passe lentement... J'engage la conversation avec Jennifer, une jeune Américaine qui passe par là. 
"- Je savais que tu n'étais pas américain.
-Cela se voit donc tant que ça?
-Oui, car les Américains ne regardent pas les filles de cette façon..."
Nous rions. Je lui demande ce que font les jeunes Américains de moins de 21 ans durant leurs soirées puisque l'entrée dans les clubs est interdite.
"- Oh nous organisons  pas mal de parties. Tiens, ce soir, si tu veux, je t'emmène.
- No, thank you. I'm sorry. Il nous faut rentrer à Kansas City. Demain nous partons pour le Canada..."

Nous quittons le country club et rentrons chez les Jajko. Malgré des tas de coups de fil, nous ne pouvons trouver un boulot quelconque, ni en ville, ni dans une ferme. Les étudiants eux-mêmes ont du mal à trouver un job pour les vacances. Tant pis, nous irons ramasser le tabac au Canada... C'est fatiguant mais ça paie bien. Pourtant, j'ai tellement envie d'aller en Californie... San Francisco, les hippies...
"-Dis Francis, on y va?
-Non mais tu rêves, c'est beaucoup trop loin... En stop on ne peut pas, regarde la carte, il y a encore 3000 km, le désert... Et puis il faut revenir, et l'argent... Tu penses à l'argent?"
Ce dernier argument à lui seul me décide à renoncer, à contre-cœur pourtant.
"- Très bien, nous irons vers le Nord. Demain, l'Illinois et les grands lacs."

Avant de nous endormir, nous entendons M. Jajko téléphoner à une de ses amies coiffeuses à Chicago, qui doit nous recevoir demain. La nuit je rêve aux plages californiennes, aux pionniers, à l'or, à une chanson de Gilles Dreu...

lundi, janvier 24, 2011

Flashback 11. Aujourd'hui, c'est Kansas City

 Samedi 18 juillet 1970

6 h du matin. Je suis réveillé par des éclats de voix : un gars qui insulte le moteur de sa voiture. Capot levé, aile froissée, une voiture est garée sur le bord du freeway à quelques mètres de nous. Je secoue Francis. "Debout mec, nous partons..." Hélas le moteur est vraiment mal au point. Il faut appeler la dépanneuse. Je lève les bras et fait signe aux voitures comme pour leur faire croire que "ma" voiture est accidentée et que j'ai besoin d'aide... 1, 2, 3, 4 voitures passent, la cinquième s'arrête.

C'est une Volkswagen. Hélas, ils sont quatre à l'intérieur, chevelus et barbus avec des bagages jusque sur le toit. Je leur explique la situation en quelques mots... et les gars nous invitent à monter. Mais où vont-ils nous mettre? Dans la boîte à gants? "-On va essayer de se caser...". Il faut absolument que je vous décrive la voiture. Deux gars plus deux sacs sur le siège avant, un gars, Francis et moi et encore deux sacs sur le siège arrière, dans le coffre, des bagages jusqu'à 40 cm du toit et à plat ventre sur les bagages le quatrième gars... 50 km comme ça.

Les quatre types sont des révolutionnaires communistes, tendance Pékin -- ils sont vraiment sensass. Francis est aux anges : il peut parler politique. Je ne joue plus qu'un rôle de traducteur mais j'apprends des tas de choses intéressantes. Les quatre étudiants n'ont pas de domicile fixe. Ils viennent de Boston. Ils fuient la police et l'armée et vont d'université en université pour diffuser leurs idées. Ils ne sont pas pour la violence bien qu'on l'utilise contre eux, d'après ce qu'ils nous disent. Leur foi et leur enthousiasme me bouleversent... Cela m'étonnerait qu'ils réussissent à imposer leurs convictions dans un pays comme les USA mais ils le mériteraient tellement ils y croient. Je leur dis que je ne partage pas les idées pro chinoises. Alors ils se mettent en devoir de me convaincre. Les pauvres, avec mon esprit de contradiction, je leur souhaite bien du plaisir...

7 h 30. Kansas City. Ils nous laissent dans un garage. Salutations. Ils reprennent la route. Je les regarde s'éloigner... des gars sympas vraiment...

"- Allo M. Jajko? Je vous passe Francis." M. Jajko est né à Pont-à-Mousson. A 19 ans, il est parti pour les USA. Il a 30 ans aujourd'hui, marié, agent import export. Il a assez bien réussi. En tout cas il vit plus confortablement que s'il était resté en Lorraine... Le voici : "-Vous arrivez bien. Aujourd'hui samedi je ne travaille pas. Mais je ne vous attendais pas si tôt...
- Nous sommes arrivés la semaine dernière à New York..."
Nous lui donnons nos premières impressions des USA. Il habite un appartement petit mais charmant. Sa femme est allemande mais parle un peu français. Dans le salon, des revues françaises dont France Football... Pendant que Francis prend un bain, nous parlons de la Coupe du Monde au Mexique. Il me demande des nouvelles du football en Lorraine, de Blénod, du FC Pont-à-Mousson...

Nous voilà lavés, rasés, changés, rarrasiés. M. Jajko nous fait visiter les appartements qui entourent le sien, tous très luxueux. Un confort américain, deux piscines, une pour l'été, l'autre pour l'hiver. Tout est calme, propre, accueillant. Les loyers sont très élevés cependant, 1250 Frcs par mois pour un trois pièces. Avant de rentrer, nous visitons le shopping center imposant et rationnel comme à Trevose.
"- Vous avez écrit chez vous?, nous demande M. Jajko.
-Oui, à Phila, dit Francis."
Moi bien sûr, je n'ai pas encore écrit, comme d'habitude... M. Jajko nous achète des cartes postales puis nous allons visiter la ville et les environs. Kansas City est une grande cité très propre. Les skyscrapers ne nous impressionnent plus. Par contre, les quartiers résidentiels avec leurs majestueuses villas et parcs qui vous reposent rien qu'à les regarder... Nous prenons des photos, entrons dans les bars, les magasins, marchons dans les rues. Avant de rentrer, nous prenons un dernier pot à la terrasse d'un café... 100 m au-dessus de la rue...

Le soir, après le dîner, nous assistons à un match de football (européen) et nous avons une preuve de ce que les Américains savent faire avec de la publicité : 2200 personnes assistent à un match d'un niveau médiocre (le foot est un sport peu populaire aux USA car nouveau.) Il y a la clique municipale, les majorettes, un vrai folklore. Dans la tribune, des femmes, des gosses, des gens qui regardent à peine le match et qui se demandent pourquoi ces 22 athlètes se donnent des coups de pied dans les tibias! Peu importe, pour les organisateurs, la recette est assurée.

Plus tard dans la soirée, en compagnie des Jajko, nous décidons d'aller danser. Tous les clubs sont pleins à craquer. L'entrée est interdite aux moins de 21 ans. C'est comme pour l'alcool. Francis et moi ne pouvons entrer. Nous essayons d'aller au Playboy Club ; nous avons à peine le temps d'apercevoir les célèbres et jolies bunnies avant qu'on nous refoule parce que nous n'avons pas de cravate. Devant tant d'insuccès, nous rentrons. Tant mieux car mes yeux se ferment... Il me manque deux nuits...

Flashback 10. Road 70 : Indiana et Missouri

 Vendredi 17 juillet 1970

6 h30. Je suis toujours là, le pouce levé, telle une statue... Francis se réveille.

7 h. Coup de frein salvateur, un étudiant de 20 ans nous charge. Nous passons sous une arche inachevée. Mark Hamilton, c'est le nom du chauffeur, nous explique que le gouverneur de l'Indiana voulait construire un monument  cet endroit pour souhaiter la bienvenue aux automobilistes qui entrent dans l'état. Mais les électeurs en ont décidé autrement. L'arche coûtait trop cher. Les travaux ont été suspendus. Mark nous conduit dans un restaurant et nous offre le petit déjeuner. Puis il nous dépose sur l'autoroute d'Indianapolis.

8 h. Deux jeunes ouvriers nous emmènent vers le Mans américain. Ils nous offrent à boire et essaient de discuter un peu. Je suis trop fatigué pour leur répondre. Alors je dors, dors, tant pis pour eux...

Midi. Indianapolis. Chaleur torride. Plus nous roulons vers l'Ouest, plus il fait chaud. Le paysage passe régulièrement du vert au jaune. Plusieurs voitures nous rapprochent peu à peu du Missouri mais les haltes qui entrecoupent chaque trajet font beaucoup baisser notre moyenne et éprouvent notre patience et notre résistance... D'autant que les policiers nous ont chassés du freeway sur lequel il est interdit de stopper. Nous avons roulés quelques miles sur une autoroute secondaire puis sommes revenus sur le freeway...

Francis me propose un arrêt pour souffler un peu." -Va boire un coup dans un bistrot si tu as vraiment trop chaud, je continue à stopper." Quand je me retrouve seul, je me dis que je devrais être moins dur avec un copain qui n'a ni mon habitude du stop, ni ma résistance physique. Mais dès qu'il revient je continue, égoïstement, à mener un train d'enfer. Je n'aurai de cesse qu'à Kansas City. Après tout, je suis fatigué, j'ai faim et soif moi aussi. Mais j'aime souffrir ainsi. Toutes ces épreuves que j'impose à mon corps sont autant de victoires pour moi... Je dois devenir masochiste... Je le suis déjà puisque je fais de l'athlétisme... Pourtant c'est le grand Rousseau qui l'a dit, plus le corps est fort, plus il obéit, plus il est faible, plus il commande... C'est donc parmi nous les sportifs que se se trouvent les sages... 

Les minutes défilent plus vite que les kilomètres. Chaque fois qu'une voiture nous dépose, je demande à Francis de marcher jusqu'à la prochaine entrée d'autoroute ou jusqu'au prochain croisement. Il fait très chaud. Francis a craqué la poignée de son sac, cela rend la tâche plus difficile encore.
"-Patrice, pourquoi marcher toujours, on est aussi bien  ici...
- Non, là-bas, il y a plus de voitures. Fais un effort... Dis-toi bien que j'en chie autant que toi...
- Avec ce sac si tu crois que c'est facile...
-Tu veux prendre mes sacs peut-être? Ils pèsent 18 kilos, les tiens 15... Qui est-ce qui stoppait à 4h? Qui est-ce qui stoppe quand assis sur tes sacs tu rédiges ton journal... Moi, le mien je l'écrirai à Longwy. Je t'avais prévenu, ce n'est pas la villégiature..."
Ces petits accrochages ne vont pas bien loin, heureusement, et ils se dissipent dès que nous trouvons une voiture "intéressante". Comme celle-ci, qui va nous conduire à Saint Louis. Le conducteur est prof de gym, presque un collègue...

17 h. Saint Louis, Missouri. Nous apercevons de loin l'arche géante qui domine toute la ville. Nous sommes en plein milieu des échangeurs. Il y a des voitures qui circulent à toute allure, dans tous les sens. Un car de police passe, il ne peut s'arrêter tellement le trafic est intense. Alors ils utilisent leur haut-parleur et nous hurlent de dégager. Dégager, tu parles, où veulent-ils qu'on aille? On voudrait bien pouvoir dégager et à Kansas City de préférence...
"-Écoute Francis, tu vas aller sur l'autre route là-bas. Moi je reste ici. Ainsi on double nos chances.
-Tu crois que ça vaut le coup? Je ne sais pas parler... Je préfère rester avec toi.
-Ras le bol, nom de zeus. Tu vois bien qu'on est dans le caca. Vas-y sinon c'est moi qui y vais."

Il y va. J'ai fait exprès de crier pour le décider. Je ne suis pas chic avec lui. Pourtant c'est notre seule chance de partir rapidement. A peine est-il arrivé sur l'autre route qu'il stoppe une voiture. Il me fait signe. J'empoigne mes sacs et je fonce le rejoindre dans un concert de klaxons... Je viens de traverser l'autoroute... "Tu vois ce que je te disais Francis, tout seul avec tes cheveux courts et tes lunettes, je suis sûr que tu peux arrêter tout ce que tu veux."

Nous stoppons à présent devant St Louis airport. Janice, une étudiante, nous charge. "Si vous voulez passer la nuit à St Louis, je vais téléphoner à des amis, ils ont certainement de la place pour vous.
-OK Janice, pendant ce temps on va prendre un pot."
Quelques minutes plus tard, elle est de retour. "No luck... ils sont en vacances.
-Never mind Janice. Nous allons à Kansas City. Nous achetons de quoi manger puis tu nous reconduis sur le freeway.
-OK boys."

Nous cassons la croûte sur le bord de l'autoroute, comme des clochards... Deux gars stoppent près de nous. Nous les reverrons trois fois de suite ce soir toujours sur cette même route 70... Francis ajoute sur un carnet l'adresse de Janice à toutes celles déjà notées. Une voiture de sport jaune s'arrête. Au volant un gars totalement taré qui manie le levier de vitesse à coups de poing et qui jure comme un charretier. Il nous raconte des histoires à dormir debout, il est plein comme un coing. Nous profitons de ce prétexte pour... boire une bière. Quand il nous décharge, nous descendons si précipitamment que Francis lui laisse son k-way en souvenir!

Nous sommes encore à 300 km de Kansas City. Une voiture nous fait faire 20 km. Nouvelle attente. Nouvelle voiture. C'est un prof de gym, encore un. Il va jusqu'à Kansas City à 50 km près. Nous sommes toujours sur l'interminable route 70. La nuit tombe. Je m'endors.

21 h. Columbia. Je retrouve mes esprits. La voiture est arrêtée devant un snack, le gars nous paie notre dîner et nous partons.

Minuit, terminus. "Sorry to leave you, lads...
-Thanks a lot. Bye bye!"
Je suis à bout de forces. Il fait lourd. Je regarde mon camarade : même le mois dernier, lorsqu'il a eu son angine, il n'avait pas l'air aussi crevé.
"- OK Francis. Y'en a assez pour aujourd'hui. Essaie de repérer un  endroit correct, je vais chercher à boire. Il y a une station service pas loin." Pour aller plus vite, je quitte la route et coupe  travers champs. Il fait noir. Je n'y vois rien. En sautant un fossé je me casse la figure. Je dois vraiment être au bout du rouleau. J'essaie de courir. Mon claquage me fait souffrir... J'ai envie de jurer pour me défouler mais je me dis qu'un vrai Britannique à ma place garderait son éternel flegme, alors... je me tais.

Je tends une boîte de soda à Francis, assis sur les sacs, complètement exténué. Pas question de déballer la tente, nous n'en avons plus la force. Nous tirons nos sacs de couchage et nous allongeons dans le fossé. "Tu arrives à dormir Francis avec le bruit des voitures?" ... Pas de réponse. Il est déjà dans les bras de Morphée.

3 h du matin. Je ne dors toujours pas, je suis trop excité. Je voudrais déjà être à Kansas City et puis tous ces moustiques!!! Allons, du calme, Blask, essaie de dormir...

dimanche, janvier 23, 2011

Flashback 9. La nuit sur la route

 Jeudi 16 juillet 1970

Une heure d'attente au bord de l'autoroute. Les flics... Vérification  d'identité... "-Oh! Vous êtes français? Ma grand-mère habitait Tours... Si à midi vous êtes encore là, vous venez prendre le lunch chez moi!" ... C'est pas vrai! Jamais on ne sortira de Philadelphie!

Un quart d'heure après, une Camaro nous charge. Puis deux autres voitures nous font progresser lentement. 2 heures et demie d'attente... Cela n'avance pas. Je me demande si nous atteindrons un jour le Mississipi. Coup de frein. "-Vous allez vers Harrisburgh?"
"-My God, il va a Cleveland... Je me demande, Francis, si on ne ferait pas mieux d'aller à Cleveland avec lui. Par la suite nous pourrions rejoindre facilement Chicago.
-Pourquoi pas.
-Oh et puis non, allons à Kansas City puisque nous avons la pancarte..."

L'autoroute défile rapidement. Le paysage pennsylvanien change peu. Toujours ces forêts profondes et vertes... Je parle peu et dors beaucoup, il faut prendre des forces. De temps en temps le chauffeur nous offre à boire.

17h. Nous sommes près de Pittsburgh. "Pour Kansas City vous prenez l'autoroute de l'ouest. Moi je vais vers le Nord.
-OK, Thank you!"

Quelques minutes d'attente puis une voiture nous fait faire 20 miles. La nuit va bientôt tomber. Nous sommes toujours sur le bord de la route. Si seulement nous pouvions trouver une voiture pour l'Ohio. "-Regarde Patrice, la bagnole qui arrive. Elle n'avance pas. Oh c'est une femme qui conduit, ça m"étonnerait qu'elle s'arrête...
-Ouais. Mais... C'est une Land Rover britannique. Levons les pouces. J'aime bien les Anglais..."
Nous sommes installés tant bien que mal dans la Land Rover qui n'avance pas. Elle vient d'Égypte la pauvre... 

A la tombée de la nuit, nous arrivons dans l'Ohio. Après être passés en West Virginia, arrêt buffet. Puis nous reprenons la route, toujours aussi lentement. Columbus, 22 h. Nos roulons encore grâce à  quelques arrêts qui reposent un peu le moteur. Il fait nuit. Le petit garçon turbulent qui ennuyait beaucoup Francis s'est enfin endormi. Vers une heure du matin nous quittons la Land Rover. Nous sommes presque à Dayton. Nous sommes seuls sur l'autoroute en pleine ligne droite dans une complète obscurité...

"- Il faut sortir de cette ligne droite, Francis, si on ne veut pas passer la nuit ici. Là-bas il y a de la lumière." Nous marchons vers la zone éclairée. La fatigue et la faim commencent à se faire sentir... J'essaie de faire des signaux lumineux aux voitures avec la torche de mon compagnon... Rien à faire. Les voitures roulent trop vite. Et puis, c'est la nuit... Une heure plus tard, nous réussissons à stopper une voiture. "Ils n'ont pas peur ceux-là au moins, pensais-je en moi-même." Le chauffeur est un Marine en permission. Noir, 1 m80, 160 livres. Ingénieur chimiste, il nous parle du Vietnam : "L'enfer. On nous apprend à tuer et à souffrir... Je suis là-bas depuis six mois. Je ne me reconnais plus tellement j'ai changé. Ils ont fait de moi une véritable brute. Et puis si je ne tire pas avant mon adversaire... il y va de ma peau." Je ne m'inquiète pas pour lui : quand il sera rendu à la vie civile, ce sera de nouveau un homme car il est assez intelligent pour réfléchir... mais les autres, moins philosophes, que peuvent-ils faire de leur vie après une année pareille...

2 heures et demie du matin. Nuit noire. Il fait froid sur le bord de l'autoroute...

4 heures. Nous courons un peu pour avoir moins froid...

5 heures. Comment se fait-il qu'il fasse toujours aussi noir? En fait, l'explication est simple, il est 4 heures. Seulement, nous avons oublié le décalage entre New York et Dayton. Il fait trop froid... Nous n'en pouvons plus... Nous déballons la tente et nous nous couchons à même le bitume, la toile sur les épaules...

5 h 30. Francis s'est endormi. Cela m'ennuie et m'énerve de rester là sans rien faire. Ma conscience me chambre un peu : "Alors, Blask, on capitule... C'est pas toujours marrant le stop, hein?" C'est mon autostimulation à moi. Aussitôt je me lève et stoppe à nouveau.

samedi, janvier 22, 2011

Flashback 8. La famille Bates

Mercredi 15 juillet 1970.

Encore un copieux breakfast puis ce sont les adieux, le retour à la tente où il faut tout remballer. Toujours pas de nouvelles de Paul. Je fais un saut chez lui. Cinq minutes que je tambourine à la porte, toujours rien. Pourtant Paul est là, j'en suis sûr, sa voiture est garée là devant. J'insiste encore. Ah! Un léger bruit... C'est le sioux qui m'ouvre. cette fois ils ont dû exagérer car il est dans un sale état et ne tient debout qu'en s'appuyant sur la poignée de la porte. Il me demande qui je suis..."- Voyons! Patrice, Francis, the two French... Mexico? Paul?" Aucune réaction. Il a les yeux à demi fermés et semble faire beaucoup d'efforts pour ne pas s'effondrer. Je l'écarte un peu et entre dans la chambre. "My God, le spectacle." Le sioux est retombé sur une chaise en gémissant. Paul est à plat ventre sur le lit, les bras ballants la tête pendante. Ils bavent atrocement. Quant au troisième, il est raide sur la carpette.

Je secoue le malheureux Paul. "Tu ne me reconnais pas voyons? Patrice, I'm Patrice. When do you leave for Mexico?" Rien à faire, il ne me reconnait pas. Il répond seulement oui à tout ce que je lui dis. Ce n'est pas la peine d'insister, tant pis pour le Mexique. Salut Paul. Tu es un bon gars tout de même. Avant de rejoindre Francis, je gribouille quelques lignes que je laisse sur l'essuie-glace de la voiture...


Nous avons trouvé une voiture qui nous  a conduits sur l'autoroute puis une autre nous a emmenés tout près de Phila. Il est à présent midi. Nous attendons depuis une heure. Une voiture s'arrête. C'est un étudiant qui ne va pas bien loin. Nous montons quand même. En stop, il ne faut jamais rien laisser passer -- enfin c'est ma conviction du moins -- et une fois encore cela va se vérifier.

Tom est étudiant en électronique. Il nous invite chez lui, c'est l'heure du lunch. La famille Bates est au moins aussi riche que celle que nous venons de quitter. Magnifique maison, Cadillac et voiture de sport dans le garage. Une troisième voiture rejoindra celles-ci dans deux semaines quand Jack, le fils cadet, aura seize ans. Avec celle de Tom, cela fera quatre voitures. Moquette, téléphone télé couleur, salles de bain, tout y est, sauf la piscine car Mister Bates, artiste peintre de sa profession, est allergique à l'eau.

Dans le salon, un orgue qui vaut des centaines de milliers de francs  ainsi que... huit guitares, excusez du peu. Les fils Bates sont musiciens. Mrs Bates, quarante-cinq  ans environ, était chanteuse dans sa jeunesse qu'elle essaie de conserver le plus longtemps possible, cela se remarque tout de suite à son maquillage et sa toilette. Ils sont ravis de faire notre connaissance. Nous nous installons pour le lunch. Après quoi, ils nous emmènent dans une deuxième villa... 300 m plus loin. Elle n'est pas tout à fait terminée, nous explique Mrs Bates, mais vous pourrez tout de même y passer la nuit. Nous nous installons. Bientôt elle reviendra nous chercher en Cadillac pour aller faire un bowling. Là encore, surprise, le petit bowling a trente-deux pistes.

Nous visitons ensuite une école, George school, qui confirme absolument ce que nous avions vu à Yardley. Le proviseur du lycée nous reçoit comme des personnalités et l'on nous présente tout le personnel. On met même à notre disposition un gardien qui nous fait tout visiter :  une véritable inspection! Puis nous allons faire un tour au shopping center, il s'étend sur plusieurs hectares. Une vraie ville miniature où l'on peut trouver tout ce que l'on désire  depuis les mocassins indiens jusqu'à la machine à écrire, en passant par la nourriture, les meubles, les voitures, absolument tout, cinémas, restaurants, bars... et parkings géants bien sûr, car on ne peut venir ici qu'en voiture!

Le soir, les Bates nous emmènent au restaurant.
 Quel restaurant! Je ne vous dis que le prix du steak : 7 dollars!

Le lendemain, nous quittons à regret les Bates pour arriver, quand même, un jour à Kansas City. Avant de partir, Mr Bates nous donne deux magnifiques pancartes qu'il a peintes pour nous. Sur l'une il y a écrit Pittsburgh et sur l'autre West! Quant à Mrs Bates, elle nous glisse 10 dollars chacun et nous fait promettre de repasser par Trevose avant de regagner la France. Je lui jure que oui!

vendredi, janvier 21, 2011

Flashback 7. Le ghetto

Mardi 14 juillet 1970.

La journée s'annonce encore merveilleusement ensoleillée. D'un bond je suis dans la piscine. Vous avez deviné que nous avons passé la nuit chez Hollister. Bravo! Vous avez gagné... L'eau est d'une tiédeur exquise. Voici Mrs Hollister aussi souriante que la veille. Elle nous sert le petit déjeuner -- quand j'écris "petit" ce n'est pas le mot qui convient pour un breakfast américain : jus de fruits, œufs, bacon, toasts, café. Un vrai repas. J'ai une pensée pour Mrs Woodhead, mon adorable logeuse anglaise. Toute ma vie, je crois, je me souviendrai de ces interminables breakfasts que je dévorais tous les matins quand je passais mes vacances à Hastings...

10h30. Nous sommes dans la voiture de Mrs Hollister, en route vers Philadelphie, l'ancienne. Une visite du ghetto est au programme. Le fils de Mrs Hollister, celui qui est objecteur de conscience, doit nous servir de guide. Bientôt nous apercevons la statue de William Penn qui ressemble beaucoup à celle de Nelson à Trafalgar Square. Nous approchons du quartier noir.

Le fils de Mrs Hollister est un garçon d'environ 25 ans -- bottes de cuir, jean, chemise en toile -- il a tout a fait l'air d'un gars sûr de lui, que rien n'effraie. Il ne faut pas avoir froid aux yeux pour vivre ici, seul parmi tous ces noirs rendus hostiles par la misère. "Au début ce fut difficile. A présent, ils m'ont presque tous admis. Ils savent que je suis là pour leur cause, les aider. Je vis avec eux toute l'année. Je fais partie du ghetto moi aussi."

Pourtant son appartement est confortable. Il ressemble à ceux de la ville blanche. Seules les serrures doubles et les barres de fer en travers de la porte... "Oui, nous explique-t-il, on a essayé plusieurs fois d'enfoncer ma porte, alors je prends mes précautions... Achevez votre coca puis nous irons faire un tour dans le ghetto si vous le voulez.
-En voiture c'est plus prudent, avance Mrs Hollister.
-Oui je crois que cela vaut mieux aussi, répond le fils."

Nous circulons lentement dans des rues d'une saleté extrême. Tout est calme, trop calme... Un silence hostile qui pèse terriblement lourd. De temps en temps, nous croisons une voiture qui roule à toute allure dans des quartiers où nous rencontrons beaucoup d'agents.Pourtant il y a peu de circulation : ils ne sont pas là pour ça... "En Amérique il est très dangereux d'être policier, surtout dans un ghetto. L'autre nuit deux agents ont été assassinés près de mon appartement, nous dit notre guide."

De chaque côté de la chaussée, les trottoirs étroits sont couverts de détritus de toutes sortes. Les ménagères ont renversé les poubelles dans la rue pour protester contre la lenteur des services municipaux qui évacuent les ordures. Cela sent mauvais. Les maisons sont toutes plus pauvres les unes que les autres. Certaines sont totalement abandonnées, elle pourrissent sur place. De temps à autre, une affiche des Black Panthers glorifie la race noire et le Black Power. Là, un membre de cette organisation distribue gratuitement des vêtements à des enfants noirs. Nous nous arrêtons. Francis prend quelques photos.Notre guide discute avec une mère de famille qui se plaint parce que les rats ont mangé son chat... Quelques enfants jouent dans le caniveau. Les habitants ont ouvert les bouches d'incendie pour évacuer les ordures. L'eau coule à flot, inondant la moitié de la rue. Des enfants organisent des concours de saut en longueur par dessus le courant d'immondices, d'autres essaient d'envoyer une vieille balle dans un cercle rouillé accroché à un balcon. Le basket est très populaire aux USA... Je demande à notre guide pourquoi les poubelles sont ainsi attachées aux poteaux électriques par des chaînes. "Parce que sans cela, ils s'en servent pour se taper dessus quand une bagarre éclate..."

Nous rencontrons quelques blancs. Est-ce qu'ils vivent également dans le ghetto? "-Oui, le gouvernement donne 200 dollars par mois aux familles sans ressources. Beaucoup préfèrent prendre ces 200 dollars et ne pas travailler plutôt que se fatiguer tout un mois pour 50 ou 100 dollars de plus..." Mrs Hollister nous demande si de telles choses existent en France. "-Je n'ai jamais visité un bidonville mais d'après  ce que j'ai lu et vu à la télé ou au cinéma, c'est à peu près la même chose. Ce qui me frappe ici, c'est le contraste entre la misère du ghetto et la richesse des quartiers blancs à 2 km à peine...
-Oui, nous explique le fils, les quartiers modernes gagnent de plus en plus sur le ghetto car les terrains sont plus accessibles à l'achat. De plus, nous allons bientôt célébrer l'anniversaire de l'indépendance. Ici à Phila. On va prendre encore du terrain sur le ghetto pour construire des stands. On va dépenser des milliards pour décorer la ville. Les noirs grondent car ils sont obligés de se resserrer les uns sur les autres. Et puis ils enragent de voir tant  de dépenses inutiles alors qu'ils manquent de tout. Et c'est comme ça dans tout le pays. Un jour ou l'autre ils se révolteront violemment et en masse. Ce sera terrible je crois... Je ne sais si tous les Américains en sont conscients."

Nous quittons le ghetto sur un dernier spectacle peu ordinaire : une femme ni blanche, ni noire, la peau couverte de taches blanches et noires comme une vache... Je n'en reviens pas, je ne savais pas que cela pouvait exister... "Quelques fois les mariages mixtes...", nous explique Mrs Hollister. J'ai rapidement déjeuné avec elle dans un de ces innombrables snack bars -- hamburger et french fried potatoes -- mais ces pommes de terre me semblent bien présomptueuses pour se donner le nom de frites... Puis nous avons rejoint Francis et James qui dégustaient du poisson -- j'ai horreur de ça -- dans un self service des halles de Phila. Remerciements. Salutations et nous quittons la ville après que Francis se procure des gauloises à 65 cts le paquet!


Une heure et demie après nous sommes dans notre tente. J'avais laissé un mot pour Paul : pas de réponse. Peut-être aura-t-il téléphoné chez Hollister. Demain, en tout cas, nous partons pour Mexico avec Paul... ou pour Kansas City en stop.

16 h : Nous sommes à nouveau chez Hollister. "Je vous laisse, nous crie l'institutrice, je vais chercher mon mari au bureau, cela lui fera plaisir." Ils ont cinquante ans. Cela me laisse songeur... Et si j'allais nager? Je monte me changer puis je dégringole les escaliers manquant de renverser sur mon passage des demoiselles fort surprises de voir un inconnu en maillot de bain faire autant de bruit dans leur maison. Comme je ne suis pas tout à fait idiot, je devine qu'il s'agit de Mary qui devait rentrer ce soir. Je sais qu'elle a dix-huit ans mais elle paraît beaucoup plus jeune : de longs cheveux blonds, bronzée. La publicité n'a pas que de bons côtés : aujourd'hui toutes les filles essaient d'être blondes et bronzées. Et pourtant je dois reconnaître que Mary n'est pas mal de sa personne, mais il lui manque un je ne sais quoi qui la rendrait plus naturelle... Heureusement, elle a comme son amie la spontanéité de la jeunesse... Toutes ces réflexions m'ont pris quelques secondes durant lesquelles nous nous sommes regardés tous les trois comme des bêtes curieuses. Il est temps que j'explique ma présence en ces lieux...
"- OK! Allez vous baignez, je vous en prie, puisque vous en aviez tellement envie;
-Tellement envie?
- Oui, si j'en juge à l'allure à laquelle vous alliez..."
Éclats de rires, Éclaboussements. Je viens de plonger.

Installés autour de la table familiale, nous dînons une dernière fois en compagnie des Hollister. Mrs Hollister est vraiment une excellent cuisinière. "J'ai appris aussi cela en France, quand je faisais mes études à la Sorbonne, dit-elle". Plus tard dans la soirée nous décidons d'aller au cinéma. Hélas tous les films à l'affiche dans la région sont mauvais. On ne peut même pas prendre une glace car Mary doit reconduire son amie... Alors au lit, car demain, la journée sera rude...

jeudi, janvier 20, 2011

Flashback 6. Les Hollister

Lundi 13 juillet 1970

Nous sommes réveillés par des cris d'enfants. Des tas de petites filles et de petits garçons, tous noirs, courent et jouent dans le parc. Quelques uns des Quakers que nous avons vus hier les surveillent et organisent les activités. "Cela ressemble tout à fait à une colonie de vacances," dis-je à Francis. Il sourit. Nous sommes tous deux ex moniteurs et nous avons à ce moment une pensée rapide pour les colons de Chamborigaud et Longeville...

Bientôt un dame se dirige vers nous. Présentations. Je lui explique notre présence mais elle est déjà au courant. "-Tout le fond du parc est à vous, les enfants ne vous dérangeront pas; d'ailleurs, nous allons bientôt partir pour la piscine avec les garçons.
- La piscine? euh Madame, pouvons-nous vous accompagner?
- Mais bien sûr, il doit y avoir des places libres dans une voiture."

Pas de toilette ce matin, le ruisseau traverse une usine de colorants quelques miles en amont et l'eau n'est claire que le samedi et le dimanche quand l'usine est fermée. Nous roulons en direction de Newton. La conductrice nous explique que chaque quaker doit essayer par tous les moyens de rendre service à ceux qui sont dans le besoin. Elle est la femme d'un riche Américain et avec ses amies elle a choisi de venir en aide à ces petits noirs en s'occupant d'eux pendant une semaine.

La piscine vers laquelle nous nous dirigeons appartient à une famille quaker qui la met gracieusement à leur disposition. Nous y sommes. Magnifique villa entourée d'une pelouse au milieu de laquelle se trouve la piscine. La propriétaire, Mme Hollister, nous reçoit. Elle est institutrice et parle très bien français. Notre visite la surprend mais son accueil est très chaleureux. Il fait très chaud comme toujours. L'eau est délicieuse... Les petits colons sont repartis. Mme Hollister nous a invités à déjeuner. Le lunch est très américain. Assis dans le jardin, à l'ombre d'un grand arbre, nous faisons semblant d'apprécier une salad cream et autres sauces  trop originales pour notre palais français.

Les Hollister sont des gens riches. Outre la piscine, ils ont cinq voitures, le téléphone dans toutes les pièces, TV couleur et une deuxième villa au bord de la mer. Ils ont quatre enfants, une fille, Marie, qui doit rentrer demain, et trois fils. L'un est actuellement en Europe. Après des études d'ingénieur, il est parti à l'aventure en stop sur les routes du vieux continent, vêtu d'un jean et d'une peau de mouton. Le second est objecteur de conscience dans le ghetto noir de Philadelphie. Le troisième s'est suicidé... la drogue, encore et toujours, nous explique Mme Hollister. Il y a quelques mois seulement, sa voix tremble ses yeux rougissent... Je détourne très rapidement la conversation.

L'après-midi c'est aux petites filles de venir goûter aux joies de la baignade. Après leur départ, Mme Hollister nous emmène à Trenton où elle doit faire quelques courses. Puis elle nous propose de visiter quelques écoles américaines. Deux high schools qui correspondent à nos lycées. L'une est privée et les droits d'inscription sont très élevés. L'autre est publique mais presque aussi bien équipée, seuls les effectifs des classes sont plus chargés. "Vingt-cinq élèves parfois, soupire l'institutrice, C'est difficile d'enseigner dans ces conditions". Je préfère ne pas lui dire combien il y a d'élèves dans les classes du premier cycle en France... D'ailleurs je suis incapable de rien dire tellement je suis impressionné par ce lycée américain. Piscine, télévision, magnétos pour les études des langues, gymnases, mieux équipés et plus nombreux que dans un CREPS français... Francis s'émerveille devant les installations du département de technologie et pourtant il étudie à Arlon dans un lycée "technique". On nous présente ensuite les salles où les filles ont cours de cuisine : Incroyable! Pour deux élèves, une cuisine qu'envieraient bien des ménagères françaises... Il y a encore une grande salle pour les conférences, le cinéma et le théâtre -- un auditorium disent les Américains -- aussi luxueuse et confortable qu'un cinéma parisien sur les grands boulevards, il y a même un salon avec canapé, fauteuils où les élèves peuvent venir se détendre un moment. Nous avons du mal à croire ce que nous voyons et entendons. Ainsi cette jeune fille :"Nous sommes en classe de français et il arrive que le prof remplace le cours par une discussion -- en français bien sûr-- que nous tenons chez lui le soir en buvant une tasse de café."Malgré toutes ces facilités, les élèves américains, les plus jeunes surtout, détestent autant l'école que leurs camarades français et ils sont heureux d'être en vacances...

Le soir nous faisons connaissance avec M. Hollister, un grand Américain d'un mètre 85 à l'allure très sportive. Je le chambre un peu sur l'équipe US d'athlétisme. Il sourit et en guise de réponse pointe son doigt vers le ciel en direction de la Lune. "Oui, mais nous on est allé là-haut, pas vous. Regarde bien, on voit la bannière étoilée..."

Il est presque 19h, M. Hollister s'affaire autour du barbecue. Il est affamé. D'habitude les Américains dinent entre 17 et 18h. Le repas est excellent. Je mange du maïs pour la première fois: l'american sweet corn est vraiment différent de notre maïs. Plus tard dans la soirée nous irons déguster une énorme ice cream dans une maison spécialisée. C'est noir de monde, les Américains raffolent de glaces.

mercredi, janvier 19, 2011

Flashback 5. Les Quakers et Mister Pershing

Dimanche 12 juillet 1970

La matinée est radieuse. Le gazon du parc qui n'est pas loin de valoir son cousin britannique me donne envie de sauter, de courir... Le silence est absolu. Même l'eau de la rivière évite de faire du bruit en coulant. Quelques mouvements de gymnastique et puis c'est l'heure de la toilette dans la rivière.

Je ne sais pas si je vous ai dit que dans le parc il y a un bâtiment bas mais long. Cela ne peut pas être une église, ni une maison d'habitation. Tiens, voilà des visiteurs. Je m'approche...

"-Good morning Sir." Je lui explique qui nous sommes et comment nous avons atterri dans le parc. Cela l'amuse beaucoup. Il se présente à nous tandis que d'autres voitures viennent se garer doucement.

"-Nous sommes tous des quakers et cette propriété nous appartient. Nous sommes une congrégation religieuse très spéciale. Nous voulons bâtir une société des "amis". Nous nous réunissons ici chaque dimanche pour discuter des problèmes importants comme la guerre au Vietnam, le problème noir, la drogue, la jeunesse, etc. Nous essayons de secourir les malheureux en leur apportant un soutien matériel. A présent je dois vous quitter car la réunion commence. Restez-ici tant que vous voudrez.
-Thank you Sir."

Nous quittons le parc pour aller faire un tour en ville. Il est midi, il fait très chaud. Nous avons soif et faim. Yardley est une ville d'une propreté extrême, construite au bord de la Delaware River. Les rues sont calmes et les maisons très jolies bien que manquant un peu d'originalité. Elles sont toutes dans le même style très sudiste avec un perron et un balcon en bois. Autour de chaque maison, une magnifique pelouse comme on en voit dans le Sussex anglais.

Paul habite Yardley. J'essaie en vain de le joindre. Comme il fait très chaud nous décidons de piquer un plongeon dans le fleuve. Il doit y avoir un endroit aménagé pas très loin. Nous marchons lentement sur le bord de la route. Les gens nous regardent curieusement. En Amérique, les piétons sont rares! Par réflexe, je lève le pouce quand j'entends le bruit d'un moteur. Soudain, coup de freins, une magnifique Ford Mustang bleue métallisée s'arrête. Mister Pershing, le conducteur, est un businessman new-yorkais. Pendant la semaine ce doit être un monsieur atroce mais aujourd'hui c'est dimanche et même les hommes d'affaires ont des têtes agréables. Il apprécie notre esprit aventureux et se propose de nous emmener au bord de la rivière. Brutalement il s'arrête et fait demi-tour. "La rivière est trop sale, je vous emmène chez un copain, il a une piscine dans son jardin." Et sans sourciller il roule 10 miles dans le sens contraire de sa route. Deux heures plus tard il reviendra nous chercher pour nous conduire à notre tente. Nous passons le reste de la journée à faire de la lessive...

lundi, janvier 17, 2011

Flashback 4. Kansas City ou Mexico?

 Samedi 11 juillet 1970

11h du matin. Nous attendons depuis deux heures, couchés sur le bord de la route. Il fait atrocement chaud. Pas une maison dans les environs. Midi, toujours rien. La soif devient insupportable. Je pars  à la recherche d'un point d'eau. J'entends un chien hurler au loin, c'est bon signe... Je finis par repérer la maison où j'obtiens une cruche d'eau. Une fois désaltérés, nous nous apercevons que nous n'avons rien mangé depuis 20h. Nouveau sprint jusqu'à la maison. J'en reviens avec des sandwiches et des fruits. Les amerlos sont sympas.

13 h. Paul est enfin de retour. Tiens, ils sont trois aujourd'hui. Paul fait les présentations.Le nouveau est le propriétaire de la buick. Il a une gueule à coincer les roues d'un corbillard. Longiligne et maigre. Les yeux vitreux. Je pense à ce moment que ce gars-là doit se droguer de temps en temps...

Les trois Américains bavardent rapidement. Ils essayent de parler argot pour que je ne comprenne pas. Je me force à suivre la conversation tout en faisant semblant de regarder par la vitre. "Qu'est-ce que vous pensez d'eux?, demande Paul aux deux autres, Ils ont l'air bien?" Le sioux ne répond pas. Le drogué n'est pas content, "Je n'en pense rien de bon, pourquoi s'embarrasser de ces gêneurs?"

Il y a de l'eau dans le gaz, me dis-je, il faut que j'arrête cette conversation. "-Euh, Paul! Tu as une voiture pour Kansas City?
- Non mais dans deux ou trois jours nous partons pour Mexico. Si vous voulez on vous emmène...
-Mexico? Formidable. Mais... qu'est-ce que vous allez faire à Mexico?" Silence. "Pourquoi Mexico?," j'insiste lourdement.
"-Nous sommes trois trafiquants de drogue. Nos réserves s'épuisent. Nous nous approvisionnerons au Mexique."

J'en bave des ronds de flan. Je traduis tout à Francis. Son visage change de couleur... Mais je ne veux pas me laisser impressionner. "Tu nous gonfles le mou ou quoi...?"
En guise de réponse, il nous montre ses avant-bras rouges de piqûres et nous invite à passer l'après-midi avec lui. Ils doivent voir des clients.
"- OK Paul, on ne te quitte pas. OK pour le Mexique."

Il roule plus lentement que la veille, il se plaint de maux de tête et d'estomac. Seul le sioux se sent bien. On supporte bien la drogue avec l'habitude. Le troisième est immobile, son visage est dur. Il souffre en silence.

Nous voici à Trenton, charmante petite ville. Ils ont soif. Paul gare la voiture et descend. "I come soon. Je vais chercher de la bière."

J'explique à Francis que j'ai donné mon accord pour le Mexique. "-Tu as bien réfléchi? Et si on se fait piquer à la frontière?
-On dira aux douaniers que nous ne les connaissons pas et qu'ils nous ont chargés alors que nous faisions du stop."
Francis acquiesce mais je me rends compte qu'il n'est pas convaincu et qu'il me juge imprudent. Tant pis, et puis je me souviens des jolies Mexicaines que j'avais rencontrées à Wembley en 1966 lors de la Coupe du Monde...

Paul se fait attendre. Le grand sec est toujours immobile, les yeux fermés. De temps en temps il grimace. Soudain il sort précipitamment de la voiture, il se plie en deux et se met à vomir sur le trottoir... Il se tient le ventre comme s'il avait des coliques, il bave... Le sioux rit. Les passants s'écartent, ils ont compris. Heureusement, il n'y a pas d'agent dans la rue...

Paul sort du magasin, un litre dans chaque main. Il marche lentement. Il semble faire beaucoup d'efforts pour conserver son équilibre. Quand il atteint la voiture, il se laisse tomber sur le siège en gémissant. De longues minutes s'écoulent... Paul pousse de profonds soupirs... Les bouteilles passent de main en main. Nous buvons plus souvent qu'à  notre tour. Le sioux continue à se foutre de leur gueule.

Bientôt nous sommes à nouveau sur la route. Paul conduit toujours très lentement. Il essaie de nous parler, de rire avec le sioux, mais il lui en coûte beaucoup.

New Hope, cette petite ville est bondée de touristes. Nous traversons la rue centrale à 20 miles per hour. Soudain, Paul ouvre la portière de la buick. Il conduit d'une main. De temps en temps, il penche la tête hors de la voiture et vomit sur la chaussée. Tous les gens nous regardent, les enfants nous montrent du doigt. Le sioux commence à s'affoler. Il a peur de rencontrer un policier. Paul se tient la tête, il est appuyé contre la porte ouverte, la voiture avance toujours, c'est le sioux qui tient le volant. Heureusement que c'est une voiture automatique...

Ouf! Nous voilà à nouveau dans la forêt. Je leur propose une halte. Non, les clients les attendent. Bientôt nous avons rejoint le bistrot qui leur tient lieu de Q.G.; devant le café, une pelouse. Nous nous y dirigeons pendant que le sioux va chercher à boire. Les deux autres ne tiennent plus debout. Je prends le bras de Paul. Il s'est piqué lui-même... C'est du mauvais travail. Ses coudes sont garnis de boursouflures rouges. Nous nous allongeons sur l'herbe. Ils s'endorment. Je suis soulagé à l'idée que Paul ne souffre plus. Le sioux revient avec du Seven Up et de la bière. Nous devons avoir des estomacs gonflés comme des ballons. Mais il fait si chaud... Puis nous observons le sioux qui confectionne les petits paquets de drogue -- quelques grammes pour 10 dollars me dit-il.
"-Dans la rue, comme ça, devant tout le monde, c'est imprudent?
-Mais non, ils nous prennent pour des hippies et ne s'occupent pas de nous. Et puis, it's dangerous but very exciting..."

Les clients arrivent un à un. C'est Paul qui empoche le fric. Il va mieux. Ce sont des gens de toutes les races, de tous les milieux. Des noirs, des blancs, des ouvriers, des fonctionnaires, des jeunes, des vieux...

"-Regarde qui arrive", me dit Francis. Oh la la, un bon client sans doute. Un homme de 35 ans environ, smoking chemise blanche, nœud papillon, se dirige vers nous. Il vient juste de garer sa voiture, une luxueuse Pontiac. Paul se lève. Ils se saluent et vont discuter dans un coin à l'écart. Quand Paul revient, il a le sourire. Il vient de faire une bonne affaire. Nous partirons peut-être à Mexico plus tôt que prévu...

Avant de nous quitter, le gars en smoking lui jette un dollar pour aller boire un pot. "Et moi?", dit le sioux. Le gars sourit. Il sort un portefeuille impressionnant et lance encore un billet...

L'après-midi s'achève. Une dernière voiture stoppe près de nous. Ce n'est pas un client cette fois, c'est la petite amie de Paul. Elle est très jeune, assez jolie, très mal habillée comme beaucoup d'Américaines. Elle porte dans ses bras un petit garçon turbulent. Paul les embrasse et elle s'allonge près de lui sur la pelouse. Ils jouent tous les trois, ils ont l'air heureux et ne se soucient pas des passants bien pensants qui les foudroyent de leurs regards méprisants.

Vers 18h, branle-bas de combat. Il faut absolument trouver un endroit pour planter la tente. Le bord de la rivière semble un endroit rêvé. Hélas, un gardien arrive et nous explique qu'il faut évacuer. "Je m'excuse, Messieurs, mais c'est la loi". Dire que l'Amérique est le pays de la liberté... Que faire? Paul ne se dégonfle pas. Il téléphone à la police. Deux minutes plus tard, un guard arrive en voiture.

"-Nous sommes étudiants français, nous visitons l'Amérique, etc, etc. -Suivez-moi", dit l'agent en souriant. Pendant plus d'une heure nous suivons la voiture de police. Nous sillonnons la région en tous sens. Plusieurs fois le policeman frappe aux portes de propriétés privées et demande l'hospitalité pour nous. Finalement, il nous donne l'autorisation de camper en plein milieu d'un parc qui appartient aux Quakers et qui est situé au centre d'une ville qui s'appelle Yardley. Une rivière coule dans le parc. L'endroit est merveilleux. Après les remerciements et les salutations, nous montons la tente puis nous fonçons en ville car notre estomac  crie famine. Après cela, nous pouvons nous coucher car la nuit tombe. La journée du samedi 11 est terminée...

dimanche, janvier 16, 2011

Flashback 3. Paul, le sioux et la cabane

Vendredi 10 juillet 1970


Le premier s'appelle Paul. Il a vingt-deux ans. Il parle quelques mots de français, souvenir d'un passage à Paris. Il est trapu et lourd mais sa tignasse blonde et ses yeux bleus lui donnent un air sympathique. Il porte un jean délavé et trop court pour cacher ses chevilles et ses pieds sales. Son compagnon est plus hippy. 25 ans. Longiligne, il porte de magnifiques mocassins indiens qu'une fille a cousus pour lui de ses mains précise-t-il. Dans ses cheveux crêpés à la Jimmy Hendrix il a noué un bandeau sioux mais il est trop frêle pour ressembler à un guerrier peau rouge.

Paul engage la conversation. Il veut à tout prix nous aider. Je lui explique que nous sommes en route pour Kansas City, que nous  espérons y être en fin de semaine et qu'un ami qui habite là nous trouvera du travail.

"-Pourquoi aller là-bas? Les gens du MiddleWest sont des rough people. Restez ici, je vous trouverai du travail.
- No thank you. We want to see Kansas City.
-Bon. Alors restez avec moi et ce soir je vous trouve une voiture.
-Une voiture? Comment cela?
-Et bien oui. En Amérique les gens très riches qui passent leurs vacances à l'autre bout du pays confient leur voiture à des étudiants et prennent l'avion. Ainsi, ils évitent des fatigues inutiles tout en disposant de leur voiture personnelle pendant leurs vacances. Vous n'aurez qu'à payer la moitié de l'essence, peut-être moins."
Je traduis sa proposition à Francis qui accepte avec enthousiasme.
"-Tu as pensé à l'argent Francis? Il me reste 84 dollars...
-Je payerai l'essence si cela nous fait gagner du temps.
-OK Paul, nous acceptons ton offre.
-All right folks? Il était temps, nous sommes arrivés."

La pluie a cessé. Nous claquons les portières de la buick. 
"-Thanks a lot for the ride!
-You're welcome", nous répond le conducteur avant de s'éloigner,la main droite levée, l'index et le majeur en V, signe de paix. Nous lui rendons son salut puis nous rejoignons Paul et son copain qui ont déjà empoigné nos sacs pour les déposer dans le coffre d'une énorme buick vert qui stationne devant un café.
"C'est notre voiture, s'écrie Paul, venez boire une bière."
Nous le suivons. Discrètement je fais signe à Francis de noter le numéro de la voiture. Cela fait quatre ans que je stoppe en Europe et cela m'a rendu prudent...

La bière est fraîche et nous l'accueillons avec joie. Paul est accroché au téléphone depuis dix minutes. J'en profite pour feuilleter les journaux. Pas un mot sur France-USA. Ah si! Un tout petit article qui annonce que les Américains sont menés après la première journée. Demain seulement nous apprendrons le résultat final. Paul revient vers nous.
"-I'm sorry lads. Nothing for you, mais demain je vous trouverai sûrement quelque chose.
-OK, mais où allons nous passer la nuit? Tu peux nous héberger?
-No, I'm sorry again. J'ai déjà deux potes chez moi. Mais vous avez une tente, vous pourrez camper."

Nous grimpons dans sa voiture. Une demi heure que nous roulons et toujours rien. Partout, des panneaux interdisent le camping. Que faire?
"-I've got an idea!, s'exclame Paul, Je connais deux petites cabanes dans les bois à quinze ou vingt miles d'ici. Vous pourrez y passer la nuit."

Il roule à toute allure sur la petite route qui serpente dans la forêt. Nous respirons à pleins poumons un air frais enrichi d'enivrantes senteurs du sous bois pennsylvanien. Cela fait du bien quand on vient de New York noyé dans la poussière, la fumée et les gaz. Je me dis que Paul conduit trop vite la buick automatique -- aux USA, peu de voitures ont encore un levier de vitesse -- et que s'il continue nous n'allons pas tarder à nous "planter". Heureusement il s'arrête pour nous acheter du fromage et de la bière. Puis il repart de plus belle. Je n'ose plus regarder devant moi... Soudain j'entends Francis crier derrière moi. Un brusque coup de volant suivi d'un choc violent sur toute l'aile droite de la buick. "Fuck", jure Paul. Il vient de toucher la barrière. "Bof, ce n'est pas ma voiture, c'est celle d'un copain." Et sans même s'arrêter pour constater les dégâts, il poursuit sa route. Je me penche par la fenêtre, ce n'est pas trop grave, seule la partie arrière est vraiment défoncée. Pour le reste, ce n'est qu'une histoire de peinture... Coups de freins. Nous sommes arrivés. D'un côté de la route, la rivière. De l'autre, le bois mais... à pic. "Il va falloir grimper là-haut", soupire Paul.

La lente escalade commence. Les sacs pèsent terriblement lourd. Nous suons tous comme des phoques. Ça y est, nous y sommes. La baraque est pourrie de tous côtés, cela sent très mauvais. Je parie que c'est pleins de rats. "Bon, dit Paul, je vous laisse. A demain midi. Si vous avez le courage de grimper plus haut, la deuxième cabane est plus confortable. Bye bye. Have a nice time. Sleep well.
-See you tomorrow, Paul."

Nous reprenons l'escalade. Le sol est glissant. Cela devient impossible. Nous parvenons au somment d'une cascade. Il a plu. L'eau est très sale. Malgré la soif, nous préférons ne pas boire. Nous traversons la cascade. Les rochers sont rendus plus glissants encore par l'eau et la mousse. Nos sacs nous font perdre l'équilibre. Le soir tombe. Pourtant il fait encore très chaud. Pour nous rafraîchir nous léchons les feuilles des arbres.

Nous atteignons enfin la deuxième cabane. J'ai le souffle court comme à l'arrivée d'un 400 ou presque... Un rapide coup d'œil : c'est en effet plus confortable. Il y a même de vieux matelas. Hélas, nous ne trouvons pas la source qu'on nous avait signalée. Nous vidons la gourde d'eau que Paul à quémander pour nous. La flotte est chaude mais peu importe. Devant la cabane il y a des fauteuils en  osier. Nous nous installons. Nos fronts perlent de sueur mais bientôt la fraîcheur du soir sèche nos visages. Nous nous taisons. Les oiseaux nous donnent un concert gratuit. Francis s'inquiète pour la nuit. Je lui explique qu'il y a deux ans j'ai dormi dans les bois en Suède sans sac de couchage, sans tente et que je n'en suis pas mort. Je souris en me souvenant de la réflexion de Jacky, mon compagnon d'alors, avant que nous nous endormions : "Tu sais qu'il y a des loups en Suède? -Oui Jacky, je sais..."

"Ici, me dit Francis, il n'y a pas de loups, seulement des souris et des rats..." Je lui réponds que ce qui m'inquiète, ce ne sont pas les animaux. "Pourquoi Paul et son copain s'occupent-ils ainsi de nous? Pourquoi nous emmener ici? Quand on a leur âge et leur allure, on ne fait pas la charité. Pour moi ce n'est pas grave, je n'ai même plus 90 dollars mais toi  tu as 250 dollars. Il faut planquer tout ça. Si nous avons de la visite je ne serais pas autrement surpris. Bonne nuit."

Tout est noir. Il doit être environ trois heures du matin. Je suis réveillé par quelqu'un ou quelque chose qui tire sur mon sac de couchage près de mon pied gauche. Réfléchir sans m'affoler. Francis est à ma droite : cela ne peut donc pas venir de lui. Un visiteur! Non, s'il avait voulu m'éveiller il l'aurait fait d'une autre façon. Un animal sûrement... Mon rythme cardiaque est en train d'accélérer. J'entends à présent des craquements sinistres et au dehors des sons qui ressemblent à des chuchotements ou à des sifflements. J'essaie de ne pas me laisser gagner par la trouille, je dégage mes mains de mon sac et j'adopte une position défensive. Je suis prêt à bondir. Pendant une fraction de seconde je me vois dans mes starting blocks avant le départ d'une course... Cette image me redonne confiance... J'attends encore essayant de rester calme. Je me tourne pour voir Francis. Il fait trop noir pour distinguer quelque chose...
-"Patrice?" Je sursaute. C'est la voix de Francis. Je comprends tout. Je m'étais mal orienté. C'est lui qui tirait sur mon sac. Quand il m'a vu bouger, il m'a appelé.
-"Qu'est-ce qu'il y a?
-Tu n'entends pas des grattements et des chuchotements dehors.
-Mais non tu dois rêver."
Difficile de mentir quand on a soi même la trouille."Les chuchotements dehors, c'est le vent et les craquements, ce sont les souris. Dors et n'y pense pas."
J'essaie de me rendormir. Un rayon lumineux traverse la pièce. C'est la torche de Francis.
"-Qu'est-ce que tu fous, nom de Zeus.
-Là, une souris...
-Laisse tomber et dors.
-Et si elle nous mordait...
-Nous la mordrions quatre fois. Dors je te dis."
Mon humour ne le rassure pas. Le lendemain, je m'aperçois à sa tête que mon pauvre compagnon n'a pas dû beaucoup dormir. Dehors il fait déjà beau. Le soleil perce à travers les feuillages, les oiseaux nous font un réveil en musique qu'aucune station radio ne pourra jamais égaler. Nous bouclons rapidement nos sacs avant d'entamer la descente.

"Ne va pas si vite", me dit Francis. Je ne l'écoute pas et par trois fois je vais au tapis. J'arrive en bas bien avant mon ami mais mon fond de culotte en a pris un coup. Heureusement il y a la cascade, merveilleuse salle de bain naturelle. Il y a même moyen de prendre une douche. J'ai l'impression d'être encore en Suède.