samedi, janvier 29, 2011

Flashback 16. California

 Jeudi 23 - vendredi 24 juillet 1970

Nous traversons l'Utah et le Nevada. Ces deux états voisins présentent la particularité d'être l'un le plus puritain, l'autre le plus libre des USA... Les journées de voyage passent très lentement. Cheyenne, Salt Lake City, le lac salé, le désert salé. Dans tous les bars de la région, les photos des bolides et des pilotes qui tentent de battre des records de vitesse. 

Le jour, il fait une chaleur absolument insupportable, plus de 100°F. Le merveilleux paysage du Colorado a fait place à d'ennuyeuses immensités désertiques. Hier, nous étions encore dans le Far west... Laramie, la ville des westerns... La vieille diligence des pionniers... Pendant cinq minutes, j'ai joué aux cowboys. Le ruban interminable de l'Interstate 80 laisse tout ça derrière nous.  La nuit, il fait un froid de canard dans la tente, surtout en montagne, dans la sierra nevada. L'eau du lac gèle presque et le matin nous pourrions construire un  bonhomme de neige... Un quart d'heure après, mille mètres plus bas, vous étouffez tellement le soleil tape. La Californie approche trop lentement à mon goût. Qu'est-ce qu'ils peuvent traîner ces Américains... Pourquoi construire des autoroutes et des voitures qui peuvent rouler à 200 à l'heure quand la vitesse est limitée à 100/110?

Enfin nous entrons en Californie. Le paysage redevient absolument exquis. Des vallées, des collines, des forêts, de l'eau, des noms célèbres : Squaw Valley, South Lake Tahoe, Sacramento... Et une chaleur plus agréable car moins sèche. Il y a une douane entre le Nevada et la Californie. On nous inspecte pour voir si nous n'avons pas de fruits, viande ou autres aliments qui pourraient renfermer des microbes. Il faut préserver la Californie, le seul état non pollué! On nous distribue des tracts sur lesquels on vante la Californie, son climat, ses paysages, ses cultures, etc. "Préservez la Californie de la pollution et des microbes qui infectent les autres états!" Il faut dire que la pollution et les produits non naturels sont deux des grandes préoccupations des Américains qui mènent campagne sur campagne à la TV, radio, dans les journaux... En dehors d'une campagne d'évangélisation...

Je comprends à présent pourquoi les pionniers se sont rués vers l'ouest, c'est vraiment le paradis. Une luminosité extraordinaire. Un soleil brûlant mais léger, qui ne vous étouffe pas comme dans le désert, une terre riche qui permet les cultures les plus délicates -- les fruits et les fleurs poussent facilement -- des forêts profondes, des lacs tranquilles... Cela ne m'étonne pas qu'on ait trouvé de l'or ici! La Californie est vraiment un pays doré dans tous les sens du terme. Nous ne nous lassons pas d'admirer le paysage.
"- Vivement San Francisco, le Pacifique, les plages de sable, les cocotiers, dis-je à Francis.
- Mais il n'y a pas de cocotiers, intervient notre conducteur, et puis... l'eau du Pacifique est froide...
- Comment?
- Mais oui, à Frisco il fait moins de 20° en ce moment, Le climat est tiède toute l'année, mais tiède seulement. Quant au Pacifique, si vous voulez vous baigner, il faut aller au sud de LA (lisez Los Angeles). Ici il y a un courant froid.  Mais le spectacle de la baie est magnifique, vous verrez.
- Et les hippies?
- Les vrais hippies ont quitté Frisco. Ils sont plus au nord. Encore 30 km et nous y serons."
Il fait toujours très chaud.
"- Vous voyez bien, nous sommes presque arrivés et il fait toujours chaud...
- Attendez que nous ayons franchi les collines qui entourent la ville..."
Et en quelques minutes à peine, nous voyons en effet, ou plutôt nous ne voyons rien... Nous sommes sur les hauteurs. Toute la ville est plongée dans un brouillard presque londonien.

16h. Berkeley. La fameuse université. C'est là que nous descendons. Frisco est à 10 ou 20 km.
"- Il faut faire vite, dis-je à Francis. Dans une heure les bureaux seront fermés jusqu'à lundi. Essayons d'abord le consulat."
Coup de téléphone à l'ambassade de France : ces charlots nous envoient promener en nous disant que le vendredi à 16h tout le monde est déjà parti en weekend. Pas de doute, ce sont bien des Français, moins on en fait mieux on se porte.

16h30. Nous avons réussi à joindre le prof responsable du département français. Il nous a donné l'adresse d'un Parisien prof agrégé à Berkeley qui nous recevra certainement. Nous devons lui téléphoner à 19h. En attendant nous faisons un tour sur le campus.

My goodness, il faut voir cela... Le campus de Berkeley est plus comparable au rockfestival d'Edwardsville qu'au campus de Columbia, vous pouvez me croire... Un champ de foire? Un repère de gitans, la place de Longwy jour de marché? Un peu de tout cela, des tas d'étudiants barbus, chevelus, sales souvent, jouant de toutes sortes d'instruments de musique, dansant, assis sur le bord de la fontaine, allongés sur les escaliers, dans le hall de réception, ou sur les pelouses... Les étudiantes ont des robes de toutes les longueurs, pieds nus... A Berkeley il ne doit y avoir ni coiffeur, ni marchands de sous vêtements féminins! Des petits enfants plus ou moins habillés courent un peu partout entre les boîtes de bière, de soda et les papiers qui jonchent le sol. Des vendeurs ambulants, avec leur charrette, se promènent aux entrées du campus en évitant de rouler sur les "fresques" qui décorent le macadam. Souvent seul moyen d'existence de leurs auteurs. Un peu partout des inscriptions révolutionnaires, des tableaux garnis de photos illustrant les méfaits des soldats et des policiers -- le tout dans une ambiance de kermesse, assez joyeuse je dois dire. Tout près de là, le Telegraph, un quartier qu'on ne distinguerait pas du campus s'il n'y avait la circulation, rendue difficile car la chaussée est en voie de réfection, ce qui ajoute encore ua désordre. Nous traversons une nouvelle fois le campus où des gens de tous les âges chantent, jouent, boivent, mangent, dorment, lisent, discutent, rient, s'aiment, préparent la révolution... Vivent...

J'ai plusieurs fois essayé de joindre Jean Abou, notre prof. Rien à faire... Nous ne pouvons pas aller à l'hôtel d'autant que ces deux derniers jours nous avons dû payer nos repas dans les restaurants, ce qui ne nous était pas arrivé depuis un certain temps. Des étudiants se proposent de nous aider et nous héberger cette nuit au moins. Je vais accepter leur offre quand Francis, qui a essayé une dernière fois de téléphoner, obtient l'interlocuteur désiré. Une heure après nous sommes chez Jean après avoir eu pas mal de difficultés pour trouver sa maison. Nous y sommes finalement parvenus en bus... gratuitement. Jean est un jeune homme de 25 ans environ. Nous sympathisons rapidement. Il nous présente Ann sa fiancée, une étudiante américaine,  Sonia, une Parisienne qui vient d'arriver, Michel, un ingénieur parisien qui fait de la recherche aux USA, et un  jeune couple franco-américain qui est également invité ce soir. Nous passons à table puis nous allons à une party sans pot (lisez drogue) chez des étudiants indiens.

Pour cette nuit, nous dormons chez Jean. Demain, il faudra trouver autre chose car ses parents -- son père est chef de gare à Paris -- doivent lui rendre visite.

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