mercredi, janvier 26, 2011

Flashback 13. Columbia et rock festival

Lundi 20 juillet 1970

M. Jajko nous a préparé un copieux breakfast. Il nous donne encore des sandwiches et des fruits pour le voyage. Nous rédigeons notre pancarte : CHICAGO, FRENCH STUDENTS. Nous nous faisons conduire sur l'autoroute par notre ami qui s'excuse sincèrement de ne pas pouvoir nous emmener jusqu'à Saint Louis, ville distante de 400 km!!!

Je stoppe seul depuis trois minutes. Nous venons encore de nous eng... parce que Francis est allé satisfaire un besoin bien naturel... Je lui ai dit qu'en stop on ne doit pas avoir de besoin et que si une bagnole s'arrête, je m'en vais sans lui... Et comme un fait exprès, une voiture stoppe devant moi. Alors que M. Jajko qui était allé faire demi-tour pour rentrer en ville me salue du bras en passant, je charge les bagages et fais patienter le chauffeur qui m'explique qui si on stationne encore quelques minutes sur le bord de l'autoroute, nous allons avoir des ennuis. J'enrage. Francis revient finalement et nous nous eng... de plus belle.
"- La prochaine fois que tu auras faim, soif, mal aux jambes ou quoi que ce soit d'autre, je fous le camp...
-Tu ne vas pas en faire un drame puisque maintenant tout est ok."

La route défile rapidement. Notre chauffeur est prof de fac à l'université de Columbia. Il nous offre le petit déjeuner. Nous le remercions : nous n'avons plus faim. Alors il veut que nous prenions au moins un verre avec lui, ce que nous acceptons avec joie.

Ce matin je me sens dans une forme du tonnerre. La discussion, fort intéressante d'ailleurs, va bon train : il est conférencier et moi, une fois lancé dans un  baratin, on ne m'arrête plus. Nous atteignons Columbia sans nous en rendre compte."-Vous devriez visiter l'université. Il y a 21 000 étudiants. C'est très grand... Je vous emmène? 
-OK."

Il nous a donné un plan et une carte de visite qui doit nous conduire tout droit jusqu'au professeur responsable du département français. Ce dernier nous reçoit chaleureusement. Il nous fait visiter les lieux et nous présente quelques étudiants. Nous sympathisons rapidement à la cafétéria de la fac.

L'université de Colombia (Columbia Missouri, à ne pas confondre avec Colombia New York) est assez calme. D'abord parce que dans le Middlewest les gens sont moins révolutionnaires que dans l'Est ou en Californie, ensuite parce que pendant les vacances seuls les étudiants qui suivent les summer schools sont présents. Gérald Roy, un étudiant canadien, nous parle des problèmes des étudiants US qui ressemblent beaucoup à ceux des étudiants français. Nous parlons de Kan State, de l'éducation en France et aux USA. Gérald nous dit que les droits d'inscription sont très élevés ici aux États-Unis. Plusieurs centaines de milliers de francs, quelque fois un ou deux millions! Les scholarships, qui sont les bourses américaines, sont très difficiles à obtenir. C'est pourquoi beaucoup d'étudiants travaillent pendant leurs études.

Gérald nous emmène dans une taverne très bavaroise et nous offre une bière. Il nous donne une adresse à New York  -- Diane, son amie dont le père est diamantaire -- puis il nous reconduit sur l'autoroute.

Quelques minutes plus tard, un autre étudiant nous charge, il va à St Louis. C'est un sportif, un athlète qui plus est. La conversation s'engage rapidement. Je lui demande des nouvelles de Martin Mac, Grady cet inconnu qui s'était permis de battre Evans, le dieu, aux championnats d'hiver. "- Je ne le connais pas bien, j'ai souvent couru avec lui. Il m'a toujours battu. Il ne court pas beaucoup l'été." C'est vrai qu'en Amérique, ils ont une saison hivernale très étudiée avec l'équipement couvert dont ils disposent. Ce n'est pas comme chez nous. Nous parlons de nos clubs respectifs. Il veut nouer des relations entre le sien et l'ACLH... ce qui nous intéresse beaucoup. Il promet même de nous envoyer en France des maillots aux couleurs de son club. Nous échangeons nos adresses. Nous sommes presque à Saint Louis.

16 h. Il y a du vent aujourd'hui sur le bord de l'autoroute. Une demi-heure d'attente. Une voiture s'arrête. Serons-nous à Chicago ce soir? Non, car nous sommes un nouvelle fois invités. C'est le processus habituel."- Oh, vous êtes des étudiants français? Vous avez fait 3000 km de stop aux USA! Venez prendre un verre chez moi." C'est un étudiant, il nous présente à sa famille qui nous invite à partager leur dîner.. Repartirons-nous ce soir? Mais non. Tiens, voilà des amis qui arrivent, deux des camarades d'école de Bob. Ils vont à Edwardsville à 15 km d'ici : il y a un rockfestival avec Smokey Robinson ce soir...

C'est la première fois que j'assiste à ce genre de manifestation. Un parc immense, un chapiteau, une scène, des chaises sous le chapiteau et tout autour des centaines, des milliers de jeunes gens assis sur des couvertures, tous vêtus de façon folklorique; Randy, l'ami de Bob, refuse de nous laisser payer notre entrée. "-Ce soir vous êtes nos invités." Je ne m'étonne plus de rien, c'est comme ça depuis le début.

Il est 20 h. Le parc se remplit peu à peu. Beaucoup sont là depuis longtemps et pique-niquent. Randy nous dit que sous le chapiteau il y a une placeuse française. Elle s'appelle Blandine. J'y vais. Comment la reconnaître? J'espèrais que ses vêtements la distingueraient des Américaines, hélas, toutes les placeuses ont le même costume bleu... Une voix derrière moi :
"-C'est toi le Français?
-Oui... Blandine?
-Oui! Tu vois je t'aurais reconnu parmi tous les spectateurs. Regarde-les, ils sont tous fringués comme des clodos, les filles et les gars. Tu as vu la tenue que je suis obligée de porter? Où as-tu acheté tes chaussures?
- Ce ne sont pas mes chaussures... Ce sont mes trainings, des mexicana. C'est leur couleur jaune qui te gêne?
- Non, c'est très joli. Pantalon de velours  gris cotelé, chemise assortie  cintrée, gilet en laine, il n'y a pas de doute. Tu ne peux pas passer pour un Américain... Mais pourquoi ne te laisses-tu pas pousser les cheveux?
- Je les ai coupés avant de partir pour passer un examen. Et puis pour le stop...
-Ah bon, j'aime mieux ça..."

Blandine est aux USA depuis un an. Elle a quitté Paris et la fac de lettres pour tenter sa chance ici. Elle ne le regrette pas. Au bout d'une année elle a déjà sa voiture. Elle donne des cours de français à St Louis (600 dollars par mois, elle ne travaille que quelques heures par semaine.)
"-En ce moment je suis placeuse ici le soir. Je gagne de l'argent sans trop me fatiguer et puis j'aime bien la pop music. Fin août je pars pour la Californie.
-J'aurais aimé y aller moi aussi... Hier nous étions à Kansas City. Mais Francis pense que c'est trop loin alors nous allons au Canada. Nous y travaillerons car je n'ai emporté avec moi  que 90 dollars pour cinq semaines...
-Comment? Le Canada? Venir aux USA sans aller à Frisco (lisez San Francisco)? Ça va pas non? La Californie c'est le paradis sur terre..."
Et la voilà partie. Elle ne tarit pas d'éloges. Nous devons y aller. Nous ne le regretterons pas. Même en stop c'est très possible, il nous reste quatre semaines.
"- Je sais bien, lui dis-je, ce n'est pas ce qui m'inquiète, c'est plutôt une question d'argent. Je voudrais aller travailler au Canada pour pouvoir rentrer en France avec un peu d'argent.
-D'accord, si tu veux bosser dans les plantations trois semaines tu économiseras deux cent mille balles, mais tu seras crevé et tu n'auras rien vu des USA. Va en  Californie je te dis..."
Elle m'a convaincu. Elle n'a pas eu beaucoup de mal d'ailleurs... J'ai tellement envie d'aller vers l'Ouest.
"- Bon tu m'attends après le spectacle, nous irons faire un tour.
-OK à tout à l'heure."

Les spectateurs s'animent, tapent dans leurs mains, crient, dansent. S. R. et son orchestre sont sur scène. Quatre noirs qui ont le sens du show business. Je n'apprécie pas tellement. Je préfère le bon vieux jazz new orleans. J'ai rejoint Francis. Je lui rapporte ma conversation avec Blandine... et la décision que j'ai prise. Une nouvelle eng... éclate. Plus terrible que la précédente. Couverte heureusement par les bruits extérieurs.
"- La Californie, mais tu te rends compte! Regarde un peu la carte et réfléchis de temps en temps...
- Sans compter qu'après la Californie, il faudra encore aller à Milwaukee chez ma tante.
-Quoi? Mais enfin tu plaisantes ou quoi..."
Et ça continue comme cela pendant quelques minutes. Francis me demande de choisir entre la Californie et Milwaukee. Jamais on ne pourra faire les deux dit-il. C"est déjà de la folie de partir pour San Francisco.
"- Je ne choisirai pas. Nous irons en Californie ET à Milwaukee.
- Tu es un c... en ce moment. Même mon frère de 14 ans ne parlerait pas comme toi..."
C'est la première fois que nous nous insultons en trois ans. Cela m'étonne de sa part et me rassure à la fois. En effet, quand un gars n'a plus que la ressource de vous insulter, c'est qu'il est à court d'arguments intelligents. c'est avouer sa faiblesse aussi. Je sens que je tiens le bon bout, alors je fonce...
"- Écoute mon vieux, ne parle pas des absents et laisse ton frère où il est. Demain je pars pour Frisco et ensuite j'irai à Milwaukee. Tu es libre de faire ce que tu veux. Mais ce n'est pas la peine de discuter dans le vide parce que de toutes manières tu finiras par venir avec moi..."
 Il enrage... Mais aujourd'hui il est bien content  d'avoir vu le Pacifique, Milwaukee, le grand Canyon et Las Vegas car nous avons fait encore un crochet supplémentaire par la suite...

Le calme après la tempête. Nous ne crachons plus une parole. Ni l'un ni l'autre. Sur scène et autour de nous, l'excitation croit. Le rideau tombe. C'est terminé. Après Randy nous rejoignons Blandine. Nous terminons la soirée chez un Français d'Arcachon, prof de français à St Louis. Il est aux USA depuis un mois. Nous échangeons nos impressions. Il est moins impressionné que nous par le confort américain. "Ce n'est  ni solide, ni ingénieux et très cher."

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