vendredi, janvier 21, 2011

Flashback 7. Le ghetto

Mardi 14 juillet 1970.

La journée s'annonce encore merveilleusement ensoleillée. D'un bond je suis dans la piscine. Vous avez deviné que nous avons passé la nuit chez Hollister. Bravo! Vous avez gagné... L'eau est d'une tiédeur exquise. Voici Mrs Hollister aussi souriante que la veille. Elle nous sert le petit déjeuner -- quand j'écris "petit" ce n'est pas le mot qui convient pour un breakfast américain : jus de fruits, œufs, bacon, toasts, café. Un vrai repas. J'ai une pensée pour Mrs Woodhead, mon adorable logeuse anglaise. Toute ma vie, je crois, je me souviendrai de ces interminables breakfasts que je dévorais tous les matins quand je passais mes vacances à Hastings...

10h30. Nous sommes dans la voiture de Mrs Hollister, en route vers Philadelphie, l'ancienne. Une visite du ghetto est au programme. Le fils de Mrs Hollister, celui qui est objecteur de conscience, doit nous servir de guide. Bientôt nous apercevons la statue de William Penn qui ressemble beaucoup à celle de Nelson à Trafalgar Square. Nous approchons du quartier noir.

Le fils de Mrs Hollister est un garçon d'environ 25 ans -- bottes de cuir, jean, chemise en toile -- il a tout a fait l'air d'un gars sûr de lui, que rien n'effraie. Il ne faut pas avoir froid aux yeux pour vivre ici, seul parmi tous ces noirs rendus hostiles par la misère. "Au début ce fut difficile. A présent, ils m'ont presque tous admis. Ils savent que je suis là pour leur cause, les aider. Je vis avec eux toute l'année. Je fais partie du ghetto moi aussi."

Pourtant son appartement est confortable. Il ressemble à ceux de la ville blanche. Seules les serrures doubles et les barres de fer en travers de la porte... "Oui, nous explique-t-il, on a essayé plusieurs fois d'enfoncer ma porte, alors je prends mes précautions... Achevez votre coca puis nous irons faire un tour dans le ghetto si vous le voulez.
-En voiture c'est plus prudent, avance Mrs Hollister.
-Oui je crois que cela vaut mieux aussi, répond le fils."

Nous circulons lentement dans des rues d'une saleté extrême. Tout est calme, trop calme... Un silence hostile qui pèse terriblement lourd. De temps en temps, nous croisons une voiture qui roule à toute allure dans des quartiers où nous rencontrons beaucoup d'agents.Pourtant il y a peu de circulation : ils ne sont pas là pour ça... "En Amérique il est très dangereux d'être policier, surtout dans un ghetto. L'autre nuit deux agents ont été assassinés près de mon appartement, nous dit notre guide."

De chaque côté de la chaussée, les trottoirs étroits sont couverts de détritus de toutes sortes. Les ménagères ont renversé les poubelles dans la rue pour protester contre la lenteur des services municipaux qui évacuent les ordures. Cela sent mauvais. Les maisons sont toutes plus pauvres les unes que les autres. Certaines sont totalement abandonnées, elle pourrissent sur place. De temps à autre, une affiche des Black Panthers glorifie la race noire et le Black Power. Là, un membre de cette organisation distribue gratuitement des vêtements à des enfants noirs. Nous nous arrêtons. Francis prend quelques photos.Notre guide discute avec une mère de famille qui se plaint parce que les rats ont mangé son chat... Quelques enfants jouent dans le caniveau. Les habitants ont ouvert les bouches d'incendie pour évacuer les ordures. L'eau coule à flot, inondant la moitié de la rue. Des enfants organisent des concours de saut en longueur par dessus le courant d'immondices, d'autres essaient d'envoyer une vieille balle dans un cercle rouillé accroché à un balcon. Le basket est très populaire aux USA... Je demande à notre guide pourquoi les poubelles sont ainsi attachées aux poteaux électriques par des chaînes. "Parce que sans cela, ils s'en servent pour se taper dessus quand une bagarre éclate..."

Nous rencontrons quelques blancs. Est-ce qu'ils vivent également dans le ghetto? "-Oui, le gouvernement donne 200 dollars par mois aux familles sans ressources. Beaucoup préfèrent prendre ces 200 dollars et ne pas travailler plutôt que se fatiguer tout un mois pour 50 ou 100 dollars de plus..." Mrs Hollister nous demande si de telles choses existent en France. "-Je n'ai jamais visité un bidonville mais d'après  ce que j'ai lu et vu à la télé ou au cinéma, c'est à peu près la même chose. Ce qui me frappe ici, c'est le contraste entre la misère du ghetto et la richesse des quartiers blancs à 2 km à peine...
-Oui, nous explique le fils, les quartiers modernes gagnent de plus en plus sur le ghetto car les terrains sont plus accessibles à l'achat. De plus, nous allons bientôt célébrer l'anniversaire de l'indépendance. Ici à Phila. On va prendre encore du terrain sur le ghetto pour construire des stands. On va dépenser des milliards pour décorer la ville. Les noirs grondent car ils sont obligés de se resserrer les uns sur les autres. Et puis ils enragent de voir tant  de dépenses inutiles alors qu'ils manquent de tout. Et c'est comme ça dans tout le pays. Un jour ou l'autre ils se révolteront violemment et en masse. Ce sera terrible je crois... Je ne sais si tous les Américains en sont conscients."

Nous quittons le ghetto sur un dernier spectacle peu ordinaire : une femme ni blanche, ni noire, la peau couverte de taches blanches et noires comme une vache... Je n'en reviens pas, je ne savais pas que cela pouvait exister... "Quelques fois les mariages mixtes...", nous explique Mrs Hollister. J'ai rapidement déjeuné avec elle dans un de ces innombrables snack bars -- hamburger et french fried potatoes -- mais ces pommes de terre me semblent bien présomptueuses pour se donner le nom de frites... Puis nous avons rejoint Francis et James qui dégustaient du poisson -- j'ai horreur de ça -- dans un self service des halles de Phila. Remerciements. Salutations et nous quittons la ville après que Francis se procure des gauloises à 65 cts le paquet!


Une heure et demie après nous sommes dans notre tente. J'avais laissé un mot pour Paul : pas de réponse. Peut-être aura-t-il téléphoné chez Hollister. Demain, en tout cas, nous partons pour Mexico avec Paul... ou pour Kansas City en stop.

16 h : Nous sommes à nouveau chez Hollister. "Je vous laisse, nous crie l'institutrice, je vais chercher mon mari au bureau, cela lui fera plaisir." Ils ont cinquante ans. Cela me laisse songeur... Et si j'allais nager? Je monte me changer puis je dégringole les escaliers manquant de renverser sur mon passage des demoiselles fort surprises de voir un inconnu en maillot de bain faire autant de bruit dans leur maison. Comme je ne suis pas tout à fait idiot, je devine qu'il s'agit de Mary qui devait rentrer ce soir. Je sais qu'elle a dix-huit ans mais elle paraît beaucoup plus jeune : de longs cheveux blonds, bronzée. La publicité n'a pas que de bons côtés : aujourd'hui toutes les filles essaient d'être blondes et bronzées. Et pourtant je dois reconnaître que Mary n'est pas mal de sa personne, mais il lui manque un je ne sais quoi qui la rendrait plus naturelle... Heureusement, elle a comme son amie la spontanéité de la jeunesse... Toutes ces réflexions m'ont pris quelques secondes durant lesquelles nous nous sommes regardés tous les trois comme des bêtes curieuses. Il est temps que j'explique ma présence en ces lieux...
"- OK! Allez vous baignez, je vous en prie, puisque vous en aviez tellement envie;
-Tellement envie?
- Oui, si j'en juge à l'allure à laquelle vous alliez..."
Éclats de rires, Éclaboussements. Je viens de plonger.

Installés autour de la table familiale, nous dînons une dernière fois en compagnie des Hollister. Mrs Hollister est vraiment une excellent cuisinière. "J'ai appris aussi cela en France, quand je faisais mes études à la Sorbonne, dit-elle". Plus tard dans la soirée nous décidons d'aller au cinéma. Hélas tous les films à l'affiche dans la région sont mauvais. On ne peut même pas prendre une glace car Mary doit reconduire son amie... Alors au lit, car demain, la journée sera rude...

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