lundi, janvier 17, 2011

Flashback 4. Kansas City ou Mexico?

 Samedi 11 juillet 1970

11h du matin. Nous attendons depuis deux heures, couchés sur le bord de la route. Il fait atrocement chaud. Pas une maison dans les environs. Midi, toujours rien. La soif devient insupportable. Je pars  à la recherche d'un point d'eau. J'entends un chien hurler au loin, c'est bon signe... Je finis par repérer la maison où j'obtiens une cruche d'eau. Une fois désaltérés, nous nous apercevons que nous n'avons rien mangé depuis 20h. Nouveau sprint jusqu'à la maison. J'en reviens avec des sandwiches et des fruits. Les amerlos sont sympas.

13 h. Paul est enfin de retour. Tiens, ils sont trois aujourd'hui. Paul fait les présentations.Le nouveau est le propriétaire de la buick. Il a une gueule à coincer les roues d'un corbillard. Longiligne et maigre. Les yeux vitreux. Je pense à ce moment que ce gars-là doit se droguer de temps en temps...

Les trois Américains bavardent rapidement. Ils essayent de parler argot pour que je ne comprenne pas. Je me force à suivre la conversation tout en faisant semblant de regarder par la vitre. "Qu'est-ce que vous pensez d'eux?, demande Paul aux deux autres, Ils ont l'air bien?" Le sioux ne répond pas. Le drogué n'est pas content, "Je n'en pense rien de bon, pourquoi s'embarrasser de ces gêneurs?"

Il y a de l'eau dans le gaz, me dis-je, il faut que j'arrête cette conversation. "-Euh, Paul! Tu as une voiture pour Kansas City?
- Non mais dans deux ou trois jours nous partons pour Mexico. Si vous voulez on vous emmène...
-Mexico? Formidable. Mais... qu'est-ce que vous allez faire à Mexico?" Silence. "Pourquoi Mexico?," j'insiste lourdement.
"-Nous sommes trois trafiquants de drogue. Nos réserves s'épuisent. Nous nous approvisionnerons au Mexique."

J'en bave des ronds de flan. Je traduis tout à Francis. Son visage change de couleur... Mais je ne veux pas me laisser impressionner. "Tu nous gonfles le mou ou quoi...?"
En guise de réponse, il nous montre ses avant-bras rouges de piqûres et nous invite à passer l'après-midi avec lui. Ils doivent voir des clients.
"- OK Paul, on ne te quitte pas. OK pour le Mexique."

Il roule plus lentement que la veille, il se plaint de maux de tête et d'estomac. Seul le sioux se sent bien. On supporte bien la drogue avec l'habitude. Le troisième est immobile, son visage est dur. Il souffre en silence.

Nous voici à Trenton, charmante petite ville. Ils ont soif. Paul gare la voiture et descend. "I come soon. Je vais chercher de la bière."

J'explique à Francis que j'ai donné mon accord pour le Mexique. "-Tu as bien réfléchi? Et si on se fait piquer à la frontière?
-On dira aux douaniers que nous ne les connaissons pas et qu'ils nous ont chargés alors que nous faisions du stop."
Francis acquiesce mais je me rends compte qu'il n'est pas convaincu et qu'il me juge imprudent. Tant pis, et puis je me souviens des jolies Mexicaines que j'avais rencontrées à Wembley en 1966 lors de la Coupe du Monde...

Paul se fait attendre. Le grand sec est toujours immobile, les yeux fermés. De temps en temps il grimace. Soudain il sort précipitamment de la voiture, il se plie en deux et se met à vomir sur le trottoir... Il se tient le ventre comme s'il avait des coliques, il bave... Le sioux rit. Les passants s'écartent, ils ont compris. Heureusement, il n'y a pas d'agent dans la rue...

Paul sort du magasin, un litre dans chaque main. Il marche lentement. Il semble faire beaucoup d'efforts pour conserver son équilibre. Quand il atteint la voiture, il se laisse tomber sur le siège en gémissant. De longues minutes s'écoulent... Paul pousse de profonds soupirs... Les bouteilles passent de main en main. Nous buvons plus souvent qu'à  notre tour. Le sioux continue à se foutre de leur gueule.

Bientôt nous sommes à nouveau sur la route. Paul conduit toujours très lentement. Il essaie de nous parler, de rire avec le sioux, mais il lui en coûte beaucoup.

New Hope, cette petite ville est bondée de touristes. Nous traversons la rue centrale à 20 miles per hour. Soudain, Paul ouvre la portière de la buick. Il conduit d'une main. De temps en temps, il penche la tête hors de la voiture et vomit sur la chaussée. Tous les gens nous regardent, les enfants nous montrent du doigt. Le sioux commence à s'affoler. Il a peur de rencontrer un policier. Paul se tient la tête, il est appuyé contre la porte ouverte, la voiture avance toujours, c'est le sioux qui tient le volant. Heureusement que c'est une voiture automatique...

Ouf! Nous voilà à nouveau dans la forêt. Je leur propose une halte. Non, les clients les attendent. Bientôt nous avons rejoint le bistrot qui leur tient lieu de Q.G.; devant le café, une pelouse. Nous nous y dirigeons pendant que le sioux va chercher à boire. Les deux autres ne tiennent plus debout. Je prends le bras de Paul. Il s'est piqué lui-même... C'est du mauvais travail. Ses coudes sont garnis de boursouflures rouges. Nous nous allongeons sur l'herbe. Ils s'endorment. Je suis soulagé à l'idée que Paul ne souffre plus. Le sioux revient avec du Seven Up et de la bière. Nous devons avoir des estomacs gonflés comme des ballons. Mais il fait si chaud... Puis nous observons le sioux qui confectionne les petits paquets de drogue -- quelques grammes pour 10 dollars me dit-il.
"-Dans la rue, comme ça, devant tout le monde, c'est imprudent?
-Mais non, ils nous prennent pour des hippies et ne s'occupent pas de nous. Et puis, it's dangerous but very exciting..."

Les clients arrivent un à un. C'est Paul qui empoche le fric. Il va mieux. Ce sont des gens de toutes les races, de tous les milieux. Des noirs, des blancs, des ouvriers, des fonctionnaires, des jeunes, des vieux...

"-Regarde qui arrive", me dit Francis. Oh la la, un bon client sans doute. Un homme de 35 ans environ, smoking chemise blanche, nœud papillon, se dirige vers nous. Il vient juste de garer sa voiture, une luxueuse Pontiac. Paul se lève. Ils se saluent et vont discuter dans un coin à l'écart. Quand Paul revient, il a le sourire. Il vient de faire une bonne affaire. Nous partirons peut-être à Mexico plus tôt que prévu...

Avant de nous quitter, le gars en smoking lui jette un dollar pour aller boire un pot. "Et moi?", dit le sioux. Le gars sourit. Il sort un portefeuille impressionnant et lance encore un billet...

L'après-midi s'achève. Une dernière voiture stoppe près de nous. Ce n'est pas un client cette fois, c'est la petite amie de Paul. Elle est très jeune, assez jolie, très mal habillée comme beaucoup d'Américaines. Elle porte dans ses bras un petit garçon turbulent. Paul les embrasse et elle s'allonge près de lui sur la pelouse. Ils jouent tous les trois, ils ont l'air heureux et ne se soucient pas des passants bien pensants qui les foudroyent de leurs regards méprisants.

Vers 18h, branle-bas de combat. Il faut absolument trouver un endroit pour planter la tente. Le bord de la rivière semble un endroit rêvé. Hélas, un gardien arrive et nous explique qu'il faut évacuer. "Je m'excuse, Messieurs, mais c'est la loi". Dire que l'Amérique est le pays de la liberté... Que faire? Paul ne se dégonfle pas. Il téléphone à la police. Deux minutes plus tard, un guard arrive en voiture.

"-Nous sommes étudiants français, nous visitons l'Amérique, etc, etc. -Suivez-moi", dit l'agent en souriant. Pendant plus d'une heure nous suivons la voiture de police. Nous sillonnons la région en tous sens. Plusieurs fois le policeman frappe aux portes de propriétés privées et demande l'hospitalité pour nous. Finalement, il nous donne l'autorisation de camper en plein milieu d'un parc qui appartient aux Quakers et qui est situé au centre d'une ville qui s'appelle Yardley. Une rivière coule dans le parc. L'endroit est merveilleux. Après les remerciements et les salutations, nous montons la tente puis nous fonçons en ville car notre estomac  crie famine. Après cela, nous pouvons nous coucher car la nuit tombe. La journée du samedi 11 est terminée...

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