Vendredi 10 juillet 1970
Le premier s'appelle Paul. Il a vingt-deux ans. Il parle quelques mots de français, souvenir d'un passage à Paris. Il est trapu et lourd mais sa tignasse blonde et ses yeux bleus lui donnent un air sympathique. Il porte un jean délavé et trop court pour cacher ses chevilles et ses pieds sales. Son compagnon est plus hippy. 25 ans. Longiligne, il porte de magnifiques mocassins indiens qu'une fille a cousus pour lui de ses mains précise-t-il. Dans ses cheveux crêpés à la Jimmy Hendrix il a noué un bandeau sioux mais il est trop frêle pour ressembler à un guerrier peau rouge.
Le premier s'appelle Paul. Il a vingt-deux ans. Il parle quelques mots de français, souvenir d'un passage à Paris. Il est trapu et lourd mais sa tignasse blonde et ses yeux bleus lui donnent un air sympathique. Il porte un jean délavé et trop court pour cacher ses chevilles et ses pieds sales. Son compagnon est plus hippy. 25 ans. Longiligne, il porte de magnifiques mocassins indiens qu'une fille a cousus pour lui de ses mains précise-t-il. Dans ses cheveux crêpés à la Jimmy Hendrix il a noué un bandeau sioux mais il est trop frêle pour ressembler à un guerrier peau rouge.
Paul engage la conversation. Il veut à tout prix nous aider. Je lui explique que nous sommes en route pour Kansas City, que nous espérons y être en fin de semaine et qu'un ami qui habite là nous trouvera du travail.
"-Pourquoi aller là-bas? Les gens du MiddleWest sont des rough people. Restez ici, je vous trouverai du travail.
- No thank you. We want to see Kansas City.
-Bon. Alors restez avec moi et ce soir je vous trouve une voiture.
-Une voiture? Comment cela?
-Et bien oui. En Amérique les gens très riches qui passent leurs vacances à l'autre bout du pays confient leur voiture à des étudiants et prennent l'avion. Ainsi, ils évitent des fatigues inutiles tout en disposant de leur voiture personnelle pendant leurs vacances. Vous n'aurez qu'à payer la moitié de l'essence, peut-être moins."
Je traduis sa proposition à Francis qui accepte avec enthousiasme.
"-Tu as pensé à l'argent Francis? Il me reste 84 dollars...
-Je payerai l'essence si cela nous fait gagner du temps.
-OK Paul, nous acceptons ton offre.
-All right folks? Il était temps, nous sommes arrivés."
La pluie a cessé. Nous claquons les portières de la buick.
"-Thanks a lot for the ride!
-You're welcome", nous répond le conducteur avant de s'éloigner,la main droite levée, l'index et le majeur en V, signe de paix. Nous lui rendons son salut puis nous rejoignons Paul et son copain qui ont déjà empoigné nos sacs pour les déposer dans le coffre d'une énorme buick vert qui stationne devant un café.
"C'est notre voiture, s'écrie Paul, venez boire une bière."
Nous le suivons. Discrètement je fais signe à Francis de noter le numéro de la voiture. Cela fait quatre ans que je stoppe en Europe et cela m'a rendu prudent...
La bière est fraîche et nous l'accueillons avec joie. Paul est accroché au téléphone depuis dix minutes. J'en profite pour feuilleter les journaux. Pas un mot sur France-USA. Ah si! Un tout petit article qui annonce que les Américains sont menés après la première journée. Demain seulement nous apprendrons le résultat final. Paul revient vers nous.
"-I'm sorry lads. Nothing for you, mais demain je vous trouverai sûrement quelque chose.
-OK, mais où allons nous passer la nuit? Tu peux nous héberger?
-No, I'm sorry again. J'ai déjà deux potes chez moi. Mais vous avez une tente, vous pourrez camper."
Nous grimpons dans sa voiture. Une demi heure que nous roulons et toujours rien. Partout, des panneaux interdisent le camping. Que faire?
"-I've got an idea!, s'exclame Paul, Je connais deux petites cabanes dans les bois à quinze ou vingt miles d'ici. Vous pourrez y passer la nuit."
Il roule à toute allure sur la petite route qui serpente dans la forêt. Nous respirons à pleins poumons un air frais enrichi d'enivrantes senteurs du sous bois pennsylvanien. Cela fait du bien quand on vient de New York noyé dans la poussière, la fumée et les gaz. Je me dis que Paul conduit trop vite la buick automatique -- aux USA, peu de voitures ont encore un levier de vitesse -- et que s'il continue nous n'allons pas tarder à nous "planter". Heureusement il s'arrête pour nous acheter du fromage et de la bière. Puis il repart de plus belle. Je n'ose plus regarder devant moi... Soudain j'entends Francis crier derrière moi. Un brusque coup de volant suivi d'un choc violent sur toute l'aile droite de la buick. "Fuck", jure Paul. Il vient de toucher la barrière. "Bof, ce n'est pas ma voiture, c'est celle d'un copain." Et sans même s'arrêter pour constater les dégâts, il poursuit sa route. Je me penche par la fenêtre, ce n'est pas trop grave, seule la partie arrière est vraiment défoncée. Pour le reste, ce n'est qu'une histoire de peinture... Coups de freins. Nous sommes arrivés. D'un côté de la route, la rivière. De l'autre, le bois mais... à pic. "Il va falloir grimper là-haut", soupire Paul.
La lente escalade commence. Les sacs pèsent terriblement lourd. Nous suons tous comme des phoques. Ça y est, nous y sommes. La baraque est pourrie de tous côtés, cela sent très mauvais. Je parie que c'est pleins de rats. "Bon, dit Paul, je vous laisse. A demain midi. Si vous avez le courage de grimper plus haut, la deuxième cabane est plus confortable. Bye bye. Have a nice time. Sleep well.
-See you tomorrow, Paul."
Nous reprenons l'escalade. Le sol est glissant. Cela devient impossible. Nous parvenons au somment d'une cascade. Il a plu. L'eau est très sale. Malgré la soif, nous préférons ne pas boire. Nous traversons la cascade. Les rochers sont rendus plus glissants encore par l'eau et la mousse. Nos sacs nous font perdre l'équilibre. Le soir tombe. Pourtant il fait encore très chaud. Pour nous rafraîchir nous léchons les feuilles des arbres.
-See you tomorrow, Paul."
Nous reprenons l'escalade. Le sol est glissant. Cela devient impossible. Nous parvenons au somment d'une cascade. Il a plu. L'eau est très sale. Malgré la soif, nous préférons ne pas boire. Nous traversons la cascade. Les rochers sont rendus plus glissants encore par l'eau et la mousse. Nos sacs nous font perdre l'équilibre. Le soir tombe. Pourtant il fait encore très chaud. Pour nous rafraîchir nous léchons les feuilles des arbres.
Nous atteignons enfin la deuxième cabane. J'ai le souffle court comme à l'arrivée d'un 400 ou presque... Un rapide coup d'œil : c'est en effet plus confortable. Il y a même de vieux matelas. Hélas, nous ne trouvons pas la source qu'on nous avait signalée. Nous vidons la gourde d'eau que Paul à quémander pour nous. La flotte est chaude mais peu importe. Devant la cabane il y a des fauteuils en osier. Nous nous installons. Nos fronts perlent de sueur mais bientôt la fraîcheur du soir sèche nos visages. Nous nous taisons. Les oiseaux nous donnent un concert gratuit. Francis s'inquiète pour la nuit. Je lui explique qu'il y a deux ans j'ai dormi dans les bois en Suède sans sac de couchage, sans tente et que je n'en suis pas mort. Je souris en me souvenant de la réflexion de Jacky, mon compagnon d'alors, avant que nous nous endormions : "Tu sais qu'il y a des loups en Suède? -Oui Jacky, je sais..."
"Ici, me dit Francis, il n'y a pas de loups, seulement des souris et des rats..." Je lui réponds que ce qui m'inquiète, ce ne sont pas les animaux. "Pourquoi Paul et son copain s'occupent-ils ainsi de nous? Pourquoi nous emmener ici? Quand on a leur âge et leur allure, on ne fait pas la charité. Pour moi ce n'est pas grave, je n'ai même plus 90 dollars mais toi tu as 250 dollars. Il faut planquer tout ça. Si nous avons de la visite je ne serais pas autrement surpris. Bonne nuit."
Tout est noir. Il doit être environ trois heures du matin. Je suis réveillé par quelqu'un ou quelque chose qui tire sur mon sac de couchage près de mon pied gauche. Réfléchir sans m'affoler. Francis est à ma droite : cela ne peut donc pas venir de lui. Un visiteur! Non, s'il avait voulu m'éveiller il l'aurait fait d'une autre façon. Un animal sûrement... Mon rythme cardiaque est en train d'accélérer. J'entends à présent des craquements sinistres et au dehors des sons qui ressemblent à des chuchotements ou à des sifflements. J'essaie de ne pas me laisser gagner par la trouille, je dégage mes mains de mon sac et j'adopte une position défensive. Je suis prêt à bondir. Pendant une fraction de seconde je me vois dans mes starting blocks avant le départ d'une course... Cette image me redonne confiance... J'attends encore essayant de rester calme. Je me tourne pour voir Francis. Il fait trop noir pour distinguer quelque chose...
-"Patrice?" Je sursaute. C'est la voix de Francis. Je comprends tout. Je m'étais mal orienté. C'est lui qui tirait sur mon sac. Quand il m'a vu bouger, il m'a appelé.
-"Qu'est-ce qu'il y a?
-Tu n'entends pas des grattements et des chuchotements dehors.
-Mais non tu dois rêver."
Difficile de mentir quand on a soi même la trouille."Les chuchotements dehors, c'est le vent et les craquements, ce sont les souris. Dors et n'y pense pas."
J'essaie de me rendormir. Un rayon lumineux traverse la pièce. C'est la torche de Francis.
"-Qu'est-ce que tu fous, nom de Zeus.
-Là, une souris...
-Laisse tomber et dors.
-Et si elle nous mordait...
-Nous la mordrions quatre fois. Dors je te dis."
Mon humour ne le rassure pas. Le lendemain, je m'aperçois à sa tête que mon pauvre compagnon n'a pas dû beaucoup dormir. Dehors il fait déjà beau. Le soleil perce à travers les feuillages, les oiseaux nous font un réveil en musique qu'aucune station radio ne pourra jamais égaler. Nous bouclons rapidement nos sacs avant d'entamer la descente.
"Ne va pas si vite", me dit Francis. Je ne l'écoute pas et par trois fois je vais au tapis. J'arrive en bas bien avant mon ami mais mon fond de culotte en a pris un coup. Heureusement il y a la cascade, merveilleuse salle de bain naturelle. Il y a même moyen de prendre une douche. J'ai l'impression d'être encore en Suède.
"Ici, me dit Francis, il n'y a pas de loups, seulement des souris et des rats..." Je lui réponds que ce qui m'inquiète, ce ne sont pas les animaux. "Pourquoi Paul et son copain s'occupent-ils ainsi de nous? Pourquoi nous emmener ici? Quand on a leur âge et leur allure, on ne fait pas la charité. Pour moi ce n'est pas grave, je n'ai même plus 90 dollars mais toi tu as 250 dollars. Il faut planquer tout ça. Si nous avons de la visite je ne serais pas autrement surpris. Bonne nuit."
Tout est noir. Il doit être environ trois heures du matin. Je suis réveillé par quelqu'un ou quelque chose qui tire sur mon sac de couchage près de mon pied gauche. Réfléchir sans m'affoler. Francis est à ma droite : cela ne peut donc pas venir de lui. Un visiteur! Non, s'il avait voulu m'éveiller il l'aurait fait d'une autre façon. Un animal sûrement... Mon rythme cardiaque est en train d'accélérer. J'entends à présent des craquements sinistres et au dehors des sons qui ressemblent à des chuchotements ou à des sifflements. J'essaie de ne pas me laisser gagner par la trouille, je dégage mes mains de mon sac et j'adopte une position défensive. Je suis prêt à bondir. Pendant une fraction de seconde je me vois dans mes starting blocks avant le départ d'une course... Cette image me redonne confiance... J'attends encore essayant de rester calme. Je me tourne pour voir Francis. Il fait trop noir pour distinguer quelque chose...
-"Patrice?" Je sursaute. C'est la voix de Francis. Je comprends tout. Je m'étais mal orienté. C'est lui qui tirait sur mon sac. Quand il m'a vu bouger, il m'a appelé.
-"Qu'est-ce qu'il y a?
-Tu n'entends pas des grattements et des chuchotements dehors.
-Mais non tu dois rêver."
Difficile de mentir quand on a soi même la trouille."Les chuchotements dehors, c'est le vent et les craquements, ce sont les souris. Dors et n'y pense pas."
J'essaie de me rendormir. Un rayon lumineux traverse la pièce. C'est la torche de Francis.
"-Qu'est-ce que tu fous, nom de Zeus.
-Là, une souris...
-Laisse tomber et dors.
-Et si elle nous mordait...
-Nous la mordrions quatre fois. Dors je te dis."
Mon humour ne le rassure pas. Le lendemain, je m'aperçois à sa tête que mon pauvre compagnon n'a pas dû beaucoup dormir. Dehors il fait déjà beau. Le soleil perce à travers les feuillages, les oiseaux nous font un réveil en musique qu'aucune station radio ne pourra jamais égaler. Nous bouclons rapidement nos sacs avant d'entamer la descente.
"Ne va pas si vite", me dit Francis. Je ne l'écoute pas et par trois fois je vais au tapis. J'arrive en bas bien avant mon ami mais mon fond de culotte en a pris un coup. Heureusement il y a la cascade, merveilleuse salle de bain naturelle. Il y a même moyen de prendre une douche. J'ai l'impression d'être encore en Suède.
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