dimanche, janvier 23, 2011

Flashback 9. La nuit sur la route

 Jeudi 16 juillet 1970

Une heure d'attente au bord de l'autoroute. Les flics... Vérification  d'identité... "-Oh! Vous êtes français? Ma grand-mère habitait Tours... Si à midi vous êtes encore là, vous venez prendre le lunch chez moi!" ... C'est pas vrai! Jamais on ne sortira de Philadelphie!

Un quart d'heure après, une Camaro nous charge. Puis deux autres voitures nous font progresser lentement. 2 heures et demie d'attente... Cela n'avance pas. Je me demande si nous atteindrons un jour le Mississipi. Coup de frein. "-Vous allez vers Harrisburgh?"
"-My God, il va a Cleveland... Je me demande, Francis, si on ne ferait pas mieux d'aller à Cleveland avec lui. Par la suite nous pourrions rejoindre facilement Chicago.
-Pourquoi pas.
-Oh et puis non, allons à Kansas City puisque nous avons la pancarte..."

L'autoroute défile rapidement. Le paysage pennsylvanien change peu. Toujours ces forêts profondes et vertes... Je parle peu et dors beaucoup, il faut prendre des forces. De temps en temps le chauffeur nous offre à boire.

17h. Nous sommes près de Pittsburgh. "Pour Kansas City vous prenez l'autoroute de l'ouest. Moi je vais vers le Nord.
-OK, Thank you!"

Quelques minutes d'attente puis une voiture nous fait faire 20 miles. La nuit va bientôt tomber. Nous sommes toujours sur le bord de la route. Si seulement nous pouvions trouver une voiture pour l'Ohio. "-Regarde Patrice, la bagnole qui arrive. Elle n'avance pas. Oh c'est une femme qui conduit, ça m"étonnerait qu'elle s'arrête...
-Ouais. Mais... C'est une Land Rover britannique. Levons les pouces. J'aime bien les Anglais..."
Nous sommes installés tant bien que mal dans la Land Rover qui n'avance pas. Elle vient d'Égypte la pauvre... 

A la tombée de la nuit, nous arrivons dans l'Ohio. Après être passés en West Virginia, arrêt buffet. Puis nous reprenons la route, toujours aussi lentement. Columbus, 22 h. Nos roulons encore grâce à  quelques arrêts qui reposent un peu le moteur. Il fait nuit. Le petit garçon turbulent qui ennuyait beaucoup Francis s'est enfin endormi. Vers une heure du matin nous quittons la Land Rover. Nous sommes presque à Dayton. Nous sommes seuls sur l'autoroute en pleine ligne droite dans une complète obscurité...

"- Il faut sortir de cette ligne droite, Francis, si on ne veut pas passer la nuit ici. Là-bas il y a de la lumière." Nous marchons vers la zone éclairée. La fatigue et la faim commencent à se faire sentir... J'essaie de faire des signaux lumineux aux voitures avec la torche de mon compagnon... Rien à faire. Les voitures roulent trop vite. Et puis, c'est la nuit... Une heure plus tard, nous réussissons à stopper une voiture. "Ils n'ont pas peur ceux-là au moins, pensais-je en moi-même." Le chauffeur est un Marine en permission. Noir, 1 m80, 160 livres. Ingénieur chimiste, il nous parle du Vietnam : "L'enfer. On nous apprend à tuer et à souffrir... Je suis là-bas depuis six mois. Je ne me reconnais plus tellement j'ai changé. Ils ont fait de moi une véritable brute. Et puis si je ne tire pas avant mon adversaire... il y va de ma peau." Je ne m'inquiète pas pour lui : quand il sera rendu à la vie civile, ce sera de nouveau un homme car il est assez intelligent pour réfléchir... mais les autres, moins philosophes, que peuvent-ils faire de leur vie après une année pareille...

2 heures et demie du matin. Nuit noire. Il fait froid sur le bord de l'autoroute...

4 heures. Nous courons un peu pour avoir moins froid...

5 heures. Comment se fait-il qu'il fasse toujours aussi noir? En fait, l'explication est simple, il est 4 heures. Seulement, nous avons oublié le décalage entre New York et Dayton. Il fait trop froid... Nous n'en pouvons plus... Nous déballons la tente et nous nous couchons à même le bitume, la toile sur les épaules...

5 h 30. Francis s'est endormi. Cela m'ennuie et m'énerve de rester là sans rien faire. Ma conscience me chambre un peu : "Alors, Blask, on capitule... C'est pas toujours marrant le stop, hein?" C'est mon autostimulation à moi. Aussitôt je me lève et stoppe à nouveau.

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