L’exploit de Bob Hayes enfin reconnu 50 ans après
Bob Hayes pourrait devenir le premier homme sous la barrière mythique des 10 sec au 100 m avec 50 ans de retard. Le 15 octobre 1964, le sprinteur américain égalait le record du monde du 100 m en finale des JO de Tokyo, mais la rédaction de la nouvelle édition de Progression des Records du Monde IAAF, à paraître l’an prochain, a décidé d'y accoler deux chronos : 10 s 0 et 9 s 9. Il ne s’agit pas encore d’une correction officielle, mais de la reconnaissance d’un des plus grands exploits de l’athlétisme, auquel les subtilités des règlements de chronométrage de l’époque n’ont pas rendu justice. Explications.
Temps manuel
À l’ouverture des JO de 1964, le record du monde du 100 m était détenu conjointement par l'Allemand Armin Hary, le Canadien Harry Jerome et le Vénézuélien Horacio Esteves. L’IAAF ne reconnaissait alors que les temps manuels, affichés au dixième de seconde. Trois chronométreurs supervisaient la course et le temps médian était retenu pour officialiser les records :
10 s 0, A. Hary, Zurich, 21 juin 1960 (deux chronos à 10 s 0, un à 10 s 1)
10 s 0, H. Jerome, Saskatoon, 15 juillet 1960 (deux chronos à 10 s 0, un à 10 s 1)
10 s 0, H. Esteves, Caracas, 15 août 1964 (trois chronos à 10 s 0)
10 s 0, H. Jerome, Saskatoon, 15 juillet 1960 (deux chronos à 10 s 0, un à 10 s 1)
10 s 0, H. Esteves, Caracas, 15 août 1964 (trois chronos à 10 s 0)
Il y avait aussi à Zurich, contrairement à Saskatoon et Caracas, un appareillage électrique fournissant des chronos non-officiels au centième de seconde. Celui de Hary était de 10 s 25.
Ce n’est qu’à partir du 1er janvier 1977 qu’ont été homologués les records enregistrés électriquement, en principe plus fiables. La différence entre les deux méthodes a alimenté les chroniques sportives dès la première comparaison effectuée en 1890 au Canada, les nombreuses études sur le sujet ayant toujours produit des résultats très contrastés : de 0 à 0 s 50 en faveur des temps manuels, en raison de cinq facteurs :
1) Le laps de temps entre le coup de feu du starter au départ et le jaillissement de la fumée visible par le chronométreur à l’arrivée ;
2) le temps de réaction du chronométreur pour déclencher sa montre ;
3) l’anticipation du chronométreur à déclencher sa montre en voyant le coureur approcher de la ligne d’arrivée ;
4) ou au contraire l’entraînement et l’expérience de certains juges, notamment britanniques, pour annuler les écarts et se conformer au temps électriques ;
5) enfin, l’impossibilité de chronométrer manuellement tous les coureurs lors d’arrivées très serrées.
1) Le laps de temps entre le coup de feu du starter au départ et le jaillissement de la fumée visible par le chronométreur à l’arrivée ;
2) le temps de réaction du chronométreur pour déclencher sa montre ;
3) l’anticipation du chronométreur à déclencher sa montre en voyant le coureur approcher de la ligne d’arrivée ;
4) ou au contraire l’entraînement et l’expérience de certains juges, notamment britanniques, pour annuler les écarts et se conformer au temps électriques ;
5) enfin, l’impossibilité de chronométrer manuellement tous les coureurs lors d’arrivées très serrées.
C’est sur la base de ces deux derniers points qu’il fut décidé lors du congrès de l’IAAF de 1930 – non sans difficultés – qu’un des trois chronométreurs pouvait être remplacé par un appareil électrique. Plus problématique, un nouveau règlement imposa que l’appareillage électrique de Seiko supplante les chronos manuels à l’occasion des Jeux Olympiques de 1964. Les temps électriques au centième de seconde furent donc arrondis au dixième le plus proche. Ainsi, d’après la photofinish, Bob Hayes franchit la ligne en 10 s 00, arrondis à 10 s 0. Cette performance était intrinsèquement meilleure que les 10 s 0 d’Armin Hary, pouvant se traduire virtuellement par un écart de 2 m 50. Pourtant, officiellement, Hayes ne fit qu’égaler son record du monde. C’est pour réparer cette injustice que les rédacteurs du livre des records de l’IAAF ont décidé de prendre en compte le chrono des trois juges équipés des dernières montres Seiko, dont la fonction était de parer à une éventuelle défaillance de l’appareillage officiel : 9 s 9, déduits de 9 s 8, 9 s 9 et 9 s 9.
Historiquement, le premier 9 s 9 est l’œuvre de Jim Hines lors des championnats américains de 1968 (9 s 8, 9 s 9 et 10 s 0, pour un temps électrique de 10 s 03 avec le système Bulova). Si les 9 s 9 de Bob Hayes, décédé le 18 septembre 2002, venaient à être officialisées de manière posthume, les auteurs successifs des autres 10 s 0, Enrique Figuerola, Paul Nash, Oliver Ford et Roger Bambuck – perdraient le titre honorifique de détenteur du record du monde de la plus prestigieuse des épreuves.
À la recherche des temps perdus
Le 100 m de Hayes à Tokyo a longtemps été considérée comme le meilleur de l’histoire. Sa marge sur son dauphin Figuerola, 19 centièmes, ne fut améliorée aux JO que par Carl Lewis en 1984 et Usain Bolt en 2008 (20 centièmes tous les deux). Par contre, certains commentaires ont donné trop d’importance à l’état de la piste prétendument labourée par le départ du 20 km marche donné 10 min avant la finale. Sur les trente marcheurs, moins de la moitié a effectué les trois tours de piste au couloir 1 assigné à Bob Hayes avant de poursuivre dans les rues de Tokyo et les images montrent une cendrée de bonne qualité. Reste l’épineuse question du chrono électrique, un cas d’école chez les statisticiens d’athlétisme.
En l’absence d’une homologation officielle, la photofinish a été livrée à diverses interprétations. D’après Don Potts, l’un des anciens présidents de l’association (ATFS), l’image donnait10 s 00, alors que Robert Parienté, dans sa Fabuleuse Histoire de l’Athlétisme, voyait 9 s 99 et Gilles Glevarec pour les Cahiers de l’Équipe en 1975 attribuait même un 9 s 98. Pour compliquer la chose, un autre président de l’ATFS, Bob Sparks, possédait une autre photofinish, prise du côté opposé, qui indiquait un temps de 10 s 01… Mais ce n’est pas fini. Le circuit d’impression du système de chronométrage électrique de Seiko était construit avec un délai de 0 s 05 au signal de départ, qu’il faut donc ajouter pour obtenir le temps réel. Par conséquent, Potts listait Hayes à 10 s 05 jusqu’à ce que Sparks obtienne le dernier mot à la fin des années 70 avec ses 10 s 06 qui figurent encore aujourd’hui comme le record personnel du champion olympique. Conçus pour éradiquer les litiges des chronos manuels, les chronos électriques en ont provoqué tout autant…En étant tatillon, on remarquera que le son a mis environ 0 s 01 à parcourir les quatre mètres séparant le pistolet des oreilles de Hayes, un délai supprimé aujourd’hui par les haut-parleurs placés sur les starting-blocks lors des compétitions majeures.
Le sprinteur, juste avant de devenir une légende du football américain, a accompli un dernier exploit dans le stade olympique de Tokyo. Le livre des records de l’IAAF rapporte que Hayes a été chronométré manuellement lors de son dernier relais du 4x100 m en 8 s 5 ou 8 s 6, selon les sources. Plus rapide que les 8 s 68 d’Asafa Powell en 2008 ou les 8 s 69 d’Usain Bolt en 2013. Lors de mes recherches, j’ai trouvé un temps de 9 s 1 dans l’étude de la course par Galina Turova publiée en 1965 par le magazine soviétique Legkaya Atletika. D’autre part, j’ai pu analyser une vidéo émise par une télévision polonaise et estimer 9 s 0. Il passa en milieu de zone de transmission 0 s 15 après le polonais Dudziak et finit la course 0 s 30 lui. L’écart entre les deux relayeurs – 0 s 45 – correspond à celui de l’épreuve individuelle puisque Dudziak avait couru en 10 s 52.
C’est un exemple parmi plus de 200 propositions de corrections, ajouts ou suppressions que je soumettrai aux collègues sur la base des 600 pages de l’édition 2011 de la Progression des records du monde IAAF, en vue de la version 2015. La plupart concerne des informations techniques manquantes chez les performances féminines et des temps électriques que j’ai exhumés des archives soviétiques et est-allemandes. La liste des records, en dépit de son coté formel, est une matière vivante. Dans les années 1990, un statisticien hongrois découvrit trois performances au lancer du disque réalisées par un compatriote en 1902 et 1903, et leur inclusion supprima sept records du monde
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